REFLEXION

Education : Que faut-il faire ?

Mentionnons d'abord que rien n'est plus important dans un pays que son système de formation car, il a un effet multiplicateur sur le reste des secteurs et par là sur l'économie toute entière. Ce sont nos millions d'écoliers d'aujourd'hui qui seront les travailleurs, les politiciens, les cadres et les chefs d'entreprises de demain. S'ils n'acquièrent pas les valeurs de travail, de discipline, d'entraide, du respect d'autrui et bien d'autres éthiques qui permettent de bâtir une nation moderne, nous aboutirions fatalement à des remous sociaux et à une détérioration de la posture compétitive du pays.



Le redressement sera d'autant plus difficile que le niveau de qualification et de compétence est très en dessous de celui de nos partenaires économiques. Nous aurons alors des citoyens mal formés qui éduqueront nos enfants et leur communiqueront beaucoup moins que le peu qu'ils en savent déjà. La médiocrité s'auto-entretient en une spirale qui réduit davantage d'année en année le niveau général de notre système d'éducation. On ne peut mieux détruire une nation qu'en débauchant son système éducatif. Ce serait alors lui asséner un coup de grâce car les mesures correctives seront toujours complexes, controversées, combattues par ceux-là mêmes qui en sont concernés et mettront des décennies avant de produire des résultats tangibles. Les spécialistes en sciences de l'éducation commencent d'abord par assigner un vecteur d'objectifs au secteur éducatif avant de préciser les moyens à mettre en œuvre et les mécanismes de son contrôle. Généralement ses missions sont les suivantes :
1.-Diffuser un certain nombre de valeurs et de normes (langue, éthique, culture, religion, histoire...) qui permettraient à la société d'avoir un dénominateur commun sur lequel s'entendent les citoyens. Ces valeurs communes doivent être si étroites qu'elles permettent de diverger sur le projet de société à mettre en œuvre et si enracinées et si étendues qu'elles donnent la possibilité aux membres d'influer sur le devenir de la nation avec maturité et respect d'un minimum de règles. C'est ce minimum de valeurs communes qui permet aux nations modernes de vivre et de dépasser leurs contradictions internes avec vision et maturité. C'est pour cela qu'un système éducatif puise ses objectifs du terrain d'entente établi mais doit être géré par des professionnels pour ne pas dévier de sa mission.  S'ouvrir au monde moderne afin d'acquérir et de maîtriser les sciences, la technologie et le savoir-faire nécessaires pour hisser les performances économiques et sociales à un niveau mondialement compétitif. La maîtrise des sciences modernes constitue donc l'une des raisons fondamentales d'un système éducatif qu'il convient d'évaluer périodiquement afin de minimiser les déviations de parcours.  Un minimum de valeurs communes et élever le niveau de compétences scientifiques de nos ressources humaines sont deux objectifs aussi importants l’un que l’autre. Cependant, les valeurs communes sont du ressort de la société toute entière et sont définies par un processus consultatif. Tout citoyen a son mot à dire. Il ne faut pas abdiquer sa citoyenneté aux bureaucrates ni même aux experts. Mais dès lors que les valeurs sont identifiées et précisées par un processus participatif (assemblée nationale représentative, parents d'élèves...) la mise en œuvre doit être une question de professionnels. Les citoyens contrôlent les résultats mais n'ont pas les compétences pour juger la manière utilisée pour les obtenir. Les sciences de l'éducation et de la communication sont suffisamment avancées pour traduire les grands choix nationaux en matière d'éducation en objectifs et en moyens à mettre en œuvre par le biais d’un système intégré et efficace de management du secteur. Ainsi, la planification, l'organisation, les systèmes d'incitation et de contrôle liés à la formation sont du ressort des professionnels de l'éducation. Nous aurons en tant que citoyens à apprécier les différentes étapes du processus de gestion établi par nos professionnels (coût annuel de formation, évolution de l'aspect qualitatif...). Une première constatation s'impose : le système éducatif est loin de souder le tissu social, il a contribué à exacerber au lieu de diminuer nos divergences. Chaque groupuscule, chaque région et chaque clan qui arrive à la tête du secteur éducatif le ballote à son gré. Ainsi, pouvons-nous dire que nous n'avons jamais eu de politique éducative cohérente. Mais laissons de côté cet aspect aux professionnels des sciences de l'éducation et de la communication pour nous concentrer sur le second : l'acquisition de hautes compétences à travers ce secteur. Un examen attentif des stratégies de développement des pays qui ont réussi des performances économiques enviables (Japon, Corée, Taiwan et autres) montre que le système éducatif fut placé au centre des dispositifs mis en place par les pouvoirs publics. Ce sont des systèmes ouverts, performants et gérés en fonction du dynamisme économique et social qui ont produit les compétences requises puis valorisées sur le terrain. C'est une symbiose dynamique entre formation et structures de réception qui a permis d'architecturer les pyramides de compétences nécessaires au développement. Nous ne pouvons avoir d'îlots de stabilité dans un océan en furie. On ne peut gérer efficacement un secteur si important soit-il lorsque le reste en est au stade de la décomposition avancée. Dès lors, il ne sera pas étonnant de constater que la politique du nombre cache très mal des dommages sévères et durables causés au secteur et à la nation toute entière. Mais comme disait un proverbe chinois, rien ne sert de pleurer la jarre cassée ni l'eau versée. Nous devons produire des alternatives. Cela constitue l'objectif de notre essai.
2.-Mais essayons d'abord de saisir certains aspects négatifs qui expliquent en partie la déchéance du système afin de les intégrer dans toute nouvelle disposition de sorte à éviter le remake (mêmes méthodes). La première erreur, qui du reste est généralisée et caractéristique de toute nation structurée pour demeurer sous-développée, consistait à confier la gestion technique à un appareil administratif qui de surcroît disposait de peu d'orientations générales précises. Le système administratif n'a pas produit, chose somme toute normale, les orientations nécessaires en matière de valeurs communes à développer ni n’a fait émerger un management professionnel du secteur. Son extrême bureaucratisation l'amena à glisser dangereusement vers les terrains du populisme et de l'aspect quantitatif au détriment de la qualité, de l'efficacité et de l'harmonie avec le reste de la nation. Sa gestion administrative opérait une dangereuse confusion entre démocratisation de l'enseignement et démocratisation de la réussite. Durant l'ère de l'industrie « industrialisante », des efforts de coordination entre l'appareil de formation et le développement économique du point de vue quantitatif furent enregistrés. Les instituts des différents secteurs devaient produire les cadres nécessités par l'effort intense d'investissement. Certes, le secteur de la formation était trop biaisé en faveur des cadres supérieurs au détriment des techniciens et surtout des spécialisations manuelles. Mais tout de même, il y a lieu d'apprécier l'essai de synchronisation consenti. Cependant, dans les années 1980, lors de l'abandon du processus d'industrialisation intense et mal maîtrisé, il était nécessaire de réviser la structure de notre système de formation qui avait des caractéristiques intimement liées à la vision des années 1970. Mais nous continuons jusqu'à l'heure actuelle de former pour une stratégie qui n'existe plus. Il y a donc urgence à se pencher sur un secteur qui conditionne le devenir de notre nation et qui demeure fondamentalement mal géré, mal intégré et constituerait un sérieux obstacle à toute tentative sérieuse de développement. La bureaucratie l'a réduit en un fardeau qui pèse lourd sur les épaules de la nation. Le poids des inerties, des incohérences et des traditions enracinées constitue un des obstacles les plus sérieux à un redressement global. On ne peut exagérer l'importance et le marasme du secteur. Sa crise est si profonde et si enracinée que seul un programme de longue durée, coordonné avec l'ensemble des autres secteurs, mené par des professionnels et doublé de mesures de relance économique a quelques chances d'aboutir. Plusieurs facteurs internes et externes ont contribué à sa faillite. Chaque profession ou plus précisément chaque emploi requiert des aptitudes et des traits de personnalité bien distincts. Ceci est d'une importance capitale surtout pour les enseignements primaires et secondaires qui requièrent des potentialités et des qualités précises : patience, amour de son travail, dévouement envers autrui et compétences en communication. Le processus de recrutement prend alors une importance capitale. Or, le choix des enseignants s'opérait, durant de nombreuses années, à partir des échecs scolaires surtout au niveau du baccalauréat. Contrairement à la Corée du sud qui recrute les majors de promotions pour le secteur de l’éducation, on se contentait de combler les déficits par les premiers venus. De surcroît, à travers l'organisation de concours, on pensait recruter les meilleurs alors que finalement on choisissait le plus souvent des élèves moyens ou brillants mais qui avaient eu des accidents de parcours au baccalauréat. Ce sont généralement des personnes frustrées qui rêvent de l'université et qui n'ont accepté l'enseignement que comme solution de rechange, la prise en charge de leurs problèmes psychologiques étant quasiment inexistante. Nous aboutissions à offrir à une majorité d'enseignants des postes pour lesquels ils n'avaient pas les aptitudes et les traits de personnalité requis.
 3.- Ce faisant, les dirigeants ont bafoué les deux principes les plus fondamentaux en management des ressources humaines, à savoir  positionner les personnes en fonction de leurs forces (aptitudes, traits de personnalité) ne  jamais employer un élément plus ambitieux que l'échelle de carrière correspondant à son emploi. Le respect des deux principes cités aurait conduit les décideurs à recruter des élèves de niveau moyen quitte à parfaire leurs qualifications. Mais il fallait s’assurer qu’ils disposaient de qualités intrinsèques pouvant leur permettre de s'améliorer et de relever sans cesse leurs compétences dans la discipline d'enseignement aussi bien que dans les techniques de communication. L’idéal aurait été de faire comme les coréens : recruter les meilleurs mais qui ont les aptitudes nécessaires au métier d’enseignant, les payer superbement bien et les valoriser socialement. Les secteurs utilisateurs ont également contribué à l'effondrement du système éducatif. Les recrutements dans les entreprises et les administrations commençaient à prendre des distances vis-à-vis du système de formation. L'accès aux postes de responsabilité se détachait des compétences et des aptitudes des individus. Seule l'appartenance à la nomenklatura était pertinente pour ce genre de décisions. L'économie de signatures avait fini par achever le secteur éducatif. Les citoyens qui prospèrent sont ceux qui sont efficaces dans la chasse aux signatures de la nomenklatura (logements, terrains etc.). Rien ne sert de briller dans le système éducatif, il n'est point un véhicule d'intégration et d'architecture de la pyramide des compétences. Il se transformait peu à peu en un vaste champ d'incertitudes et de contestations passives ; au fur et à mesure que la médiocrité prospérait, la situation sociale des enseignants se détériorait. Le message perçu par les élèves et les enseignants fut le suivant : "Vous ne valez rien, ce que vous faites n'a aucune valeur à nos yeux, pour réussir dans notre système il n'y a pas qu'une alternative : appartenir à la nomenklatura".            
La solution de ce dossier épineux n'est pas seulement interne. Elle intègre le fonctionnement de tous les autres secteurs. D'ailleurs toute approche qui viserait à remettre sur rail un secteur quelconque pris isolément serait vouée à l’échec. Le schéma qui contient les germes de l'espoir est global, systémique et intègre l’ensemble de tous les secteurs du pays. En premier lieu, les nations modernes acceptent de plus en plus une compétition public/privé dans le secteur de l'enseignement à tous les niveaux. Une activité privée, réglementée et dont le cadre juridique précis est défini conjointement par des associations représentatives (parents d'élèves, responsables d'écoles privées...) et des experts représentant l'autorité publique, contribue sûrement à établir une saine compétition. Les normes et les conditions d'accès à la profession doivent viser à "professionnaliser" le secteur et introduire le maximum de transparence dans le domaine par des mesures de contrôle de la qualité.
4.-Les réticences à l'égard de l'activité privée dans le domaine de la formation, surtout supérieure, sont nombreuses mais le plus souvent infondées. Ainsi, selon les critiques nous aurions un système de formation à deux vitesses, l'un pour les riches et le second pour les plus modestes. Mais cette objection est peu profonde. En premier lieu, pourquoi le gouvernement doit-il au nom d'un égalitarisme primaire financer gratuitement la scolarisation de milliers de milliardaires avec notre argent? Nous ne sommes pas sûrs d'obtenir une réponse satisfaisante d'autant plus que l'évasion fiscale est plus prononcée chez cette catégorie de citoyens. En second lieu, lorsque de nombreux citoyens commenceront à utiliser les écoles privées, le budget de l'état se trouvera allégé et il consacrera plus de moyens financiers au relèvement du niveau matériel des enseignants et de la qualité de l'enseignement dispensé. En troisième lieu, nous pouvons organiser une compétition saine entre les deux secteurs pour le bénéfice de la société toute entière. Il est possible et même fort probable que les écoles privées seront d'un niveau qualitatif supérieur mais l'essentiel est que la performance globale, y compris celle des structures publiques, s'améliorera. Ne cherchons pas un tassement par le bas : être égaux mêmes médiocres mais risquons plutôt des inégalités dès lors qu'elles produisent un meilleur bien-être pour tous, même si certains citoyens en profiteraient plus. Ces institutions de formation privées doivent être encouragées à tous les niveaux : primaire, secondaire et universitaire. Nous sommes déjà en retard dans ce domaine par rapport à de nombreux pays en voie de développement. Les écoles privées fonctionnent en nombre limité dans notre pays mais elles sont bridées. Elles doivent enseigner 100% du programme public. Les améliorations qu’elles peuvent apporter sont donc limitées. On peut imaginer une situation où les écoles privées devraient enseigner 50% des programmes publics (modules d’examens plus cours d’histoires, religion etc.). Le privé pourrait alors innover, moderniser et améliorer l’ingénierie pédagogique. La Corée du Nord vient d’ouvrir sa première université privée. Nous demeurons l’unique pays de la planète à refuser l’ouverture de l’enseignement supérieur. Le management moderne nous sera d'un grand secours pour dynamiser ce secteur vital parallèlement aux autres. Les grands axes que nous avons à mesurer à tous les niveaux et à tous les échelons géographiques sont : le coût annuel par élève (ou étudiant) et l'indice de qualité de l'enseignement prodigué. Ce sont les deux repères essentiels qui nous permettent de suivre de très près le processus de redressement de ce secteur. Il est étonnant de constater qu'un débat de sourd est engagé entre les citoyens qui accusent le système éducatif de réduire la qualité de l'enseignement et les administrations qui défendent les performances du secteur. Il est navrant que nous ne disposions pas d'un système de tests qui permettrait de suivre avec attention et précision le niveau de la qualité de l'enseignement. Les nations modernes le font : un échantillon d'élèves est prélevé à tous les niveaux et les tests techniques conduits par des institutions indépendantes seront d'un apport considérable pour suivre annuellement le niveau général. Nous avons les compétences humaines et le matériel informatique pour le faire et diffuser les résultats à tous les citoyens. Les examens nationaux (BAC, BEM) ne peuvent pas être des indicateurs de performance car ils sont gérés par les institutions de l’éducation et peuvent être téléguidés. Le nouveau mode de management du secteur consiste à passer d'une gestion centrée sur des tâches de routine à une appréciation des résultats tangibles, en termes de coûts et de qualité obtenus à tous les niveaux : national, wilaya, daira, commune, école et même par enseignant. Les systèmes de contrôle par voie d'inspection sont insuffisants et même dépassés. Ils sont centrés sur la méthode et non sur les résultats produits. Le meilleur contrôle se situe au niveau de l'élève, et là, la science moderne nous permet même d'évaluer chaque enseignant par rapport aux autres et les améliorations obtenues individuellement. Il nous faut aller vers ces systèmes. Mais cela nécessite une révision profonde du management du secteur actuel : introduire plus de disparités de salaires et d’autres formes de rémunération entre les enseignants de même échelon en fonction de leurs efforts d'amélioration, de leurs connaissances mais surtout eu égard aux résultats concrets obtenus.  L'enseignant a le droit de s'améliorer dans sa propre discipline et dans les techniques de communication, d'avoir des supérieurs hiérarchiques plus compétents que lui et d'améliorer sa condition matérielle en produisant de meilleurs résultats. La question de la langue d'enseignement est évoquée avec passion comme source de nombreux maux du système éducatif. La transition d'une langue d'enseignement à une autre est un long processus qui nécessite une planification systémique et judicieuse : tous les secteurs sont concernés. Mais la manière dont la langue nationale fût introduite et l'organisation du secteur éducatif étaient les garants d'un échec certain. Prise isolément, une langue a peu à voir avec le développement. Ce sont les mesures d'accompagnement : degré d'ouverture aux autres langues, intégration des sciences et de la technologie, moyens matériels (documentation), systèmes d'incitation et autres, qui concourent au succès d'un système d'enseignement. Le Japon s'est développé en japonais, la Corée en coréen, l'Argentine en espagnol et Taiwan en chinois. Notre système éducatif aurait failli dans n'importe quelle langue ; pas de la même manière peut-être mais il est organisé pour produire un niveau de qualification médiocre.
 En résumé, le   redressement est tributaire d'une relance économique qui permettra de dégager plus de ressources et d'une ingénierie organisationnelle globale qui fera de l'éducation un vecteur d'intégration économique et de positionnement aux premiers emplois. Nous avons à repenser l'adéquation formation/emploi et donc redimensionner l'appareil de formation en fonction de la nouvelle stratégie de développement et des nouveaux besoins induits. Ces grands axes d'intervention cachent mal le travail titanesque qui attend nos spécialistes de l'éducation.

 

Docteur Abdelhak LAMIRI
Samedi 1 Août 2015 - 19:07
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ACTUALITÉ
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