REFLEXION

HADJ MOULAY BENKRIZI N’EST PLUS : La Nouba en deuil à Mostaganem

Hadj Moulay Benkrizi, l’icône mostaganémoise de la musique andalouse n’est plus. Il s’est éteint hier, à l’âge de 85 ans, après avoir longtemps combattu la maladie. La triste nouvelle nous a bouleversé et profondément ému, car pour tous les mélomanes, Hadj Moulay Benkrizi était la figure emblématique de la musique andalouse à Mostaganem, et son nom était intimement lié à cette musique savante, héritée de l’âge d’or de l’Andalousie, musique raffinée qu’il fera fleurir sur les rives de Mesk-El-Ghanaïm. Mostaganem reconnaissante, se rappellera du rôle capital que le regretté maître jouât dans l’ enracinement et l’essaimage de la musique andalouse, comme elle se rappellera, qu’elle lui doit la création de la première école de musique andalouse de la ville. L’histoire retiendra également que c’est Hadj Moulay qui dirigea la toute première section de musique andalouse, créée à la fin des années soixante à Mostaganem, avant de prendre en main, l’association du Nadi Hilal Ettaqafi, où Chikh Moulay y introduira, pour la première fois à Mostaganem, l’initiation à la Nouba, selon les canons d’apprentissage tels qu’enseignés dans les associations. Et l’apothéose viendra quelques années plus tard, quand le regretté maître réussira, au terme d’un travail titanesque, l’incroyable gageure de faire entrer Mostaganem, dans le gotha des «villes andalouses», comme Alger, Blida, Tlemcen…



Hadj Moulay-Ahmed  Benkrizi  est  né  le  04 septembre  1931 à  Relizane. Son père  Belahouel, cordonnier  de  son  état,  est  un  fervent  mélomane  qui  s’entoure  d’amis  musiciens, parmi  lesquels  nous  citerons, le  violoniste   Hadj El Ghali Ould Bey , qui  jouait  dans  les  orchestres  moghrabi (chaabi)  de  cheikh    abderrahmane  Benaissa (1895- 1958) et  du  cheikh  belkacem  Ould Said (1875-1946), celui  là  même   qui  initiera   à  la mandoline, le  petit   moulay ,   âgé  alors d’ à  peine   sept ans. Et   ce  qui  n’était  qu’un  jeu ,va  se  muer  peu  à  peu   en  une  véritable  passion. Durant  son  adolescence, Il   s’appliquera   à  reproduire  des  airs  entendus  à  la  radio  ou   mémorisés  lors  des  soirées  animées  à Mostaganem  , par  des  chanteurs   célèbres d’Alger  et  de Blida ,  tels  abderrahmane  Belhoucine, ahmed  Serri, Hadj  Mahfoud  ,  dahmane   Benachour… Au lycée  René  Basset  de Mostaganem (l’actuel  lycée Zerrouki  Cheikh  Ben  Eddine), il poursuit  avec sérieux  et  grande  assiduité  sa  scolarité   en  « série lettres ». En 1954, il  obtient  haut  la  main  le baccalauréat . Le jeune bachelier voit s’ouvrir devant lui, une  prometteuse   carrière  dans  les finances  . Il  est  sous-directeur  des  impôts  à Tiaret ; directeur des  services  financiers  à  Mascara  …Mais la  çan’aa  lui  colle  à  la peau  et  son  rêve  est  de  percer   les  secrets   de  la Nouba. Son  destin  bascule , quand  en  1964  , il est muté  àAlger  au  ministère des finances.  Ses   prières   ontétéexaucées. Le voilà   donc  à  Alger, au  pays même  de  la  çan’aa !  Saisissant  cette  aubaine, Il saute  sur cette opportunité et  s’inscrit à  la  prestigieuse  association  « El Djazairia- El Mossilia» de  musique  andalouse, créée en 1951. Ses maîtres  sont  Hadj Abdelkrim M’ Hamsadji, Hadj  Mohamed Bensemmane  et  Hadj  Omar  Bensemmane. Ce sera  ce  dernier  chikh  qui  prendra  véritablement  en  charge  sa  formation  musicale, laquelle  sera   complétée et  étoffée, après  le décès  du  maître, par Hadj  Mohamed  Khaznadji, disciple  du  maître abderrahmane  Belhoucine. Hadj   Moulay regagne  ses  pénates  en  1966. L’année  suivante  sera  créée  à  Mostaganem,  la  Section de  Musique Andalouse du Cercle  du Croissant (SMACC), sous  les  auspices  de  Hadj  Bouzidi  Benslimane (1912-1990), un grand  passionné  de çan’âa  et  ancien  disciple  de  Habib  Bentria  (1902-1950 ).
Cette  section, dont  l’existence  sera éphémère , est  composée   au  départ  par  un  noyau  de  musiciens, pour  la  plupart  des  transfuges du   chaabi, lesquels  bénéficiant  d’un enseignement  de  premier  plan  prodigué  par le  maître , iront   taquiner  pour la  première  fois  la  Nouba, devenue  sous  sa   houlette moins… ésotérique. Hadj Moulay Benkrizi conforté par son expérience  dans  la  SMACC, présentera  en  1972  à Alger, au troisième  festival de musique  andalouse,  après  d’harassantes années  de formation, la première  véritable association de musique andalouse de Mostaganem devant un  parterre  de  connaisseurs,  conquis   par  le  doigté  prometteur  de ces  musiciens  venus  de  la  petite  ville de Mostaganem . L’orchestre   était  constitué  de  moulay Benkrizi ; mohamed Tahar ; Benmansour  mustapha  ,  Benatia  noureddine ; Benyahia   benyahia ; Benkrizi  fodil ; Benbrahim ; Benbernou  mohamed ;Boukridia  aissa ;  Benghali mansour ; Benhaoua ; Khalifa  abdelkader  …). Cette   association   qui portera  le nom  de  Nadi  El Hilal  Ettaqafi  (sa dénomination  se voulait  un  hommage  au doyen Cercle  du  croissant  fondé  en 1912),laquelle  gagnant en maturité , sera  vite  adoptée  par  la « famille andalouse» et  ira  étaler sa  classe à Tlemcen (tous les festivals de  la musique traditionnelle  de 1974-1990) ; Constantine (tous les festivals du malouf , de 1981 à 1987) ;  Alger (tous les festivals du printemps musical , de  1985 à1989) …Grand  perfectionniste  , âami  Moulay  était  connu   aussi  bien   pour  sa  rigueur   que pour  sa  générosité  ,  qualités  qui  le  caractérisaient  et  dont   se  souviennent   encore  aujourd’hui,  avec  grande  émotion ,  ses  anciens  élèves  .Dans  la  vie, sa  franche  bonhomie   et   l’étendue  de  sa  culture ,  en  faisaient  une  personne   dont  on   recherchait la compagnie. Tout  en  lui   respirait  l’équilibre. Et  dans  l’harmonie de  ses  gestes  , de  ses  mots, dans  sa  prestance  même, la  boutade  fleurissait   à  tout  bout de  champ  sur  ses  lèvres, comme  un  délicieux  contrepoint. Je me  souviens. C’était   en  2008  , lors de  la  soirée -hommage  que  lui  organisa  l’association   Inbou-Badja.  Elégant  et  la démarche   leste,  il affichait  ce  soir  là   un  visage  des   plus   radieux  .Avant de  rejoindre  la scène  , il m’annonça en aparté, sur  un  ton  amusé:  Vous ne  savez  pas  le clou  du   programme  de  ce soir?  Devant   mon  air dubitatif, Hadj  Moulay s’empressa  d’éclairer  illico  ma  lanterne  : « Eh bien , figurez  vous  que  moi  le  maître, mes  anciens  élèves  veulent me  faire  chanter  ce  soir ! Et étouffant un rire, il ajouta  l’œil  brillant : sans doute  pour se  souvenir  du  bon  vieux  temps  où  j’étais  leur  maître…chanteur! » La  boutade  lancée   ,le  maître  s’éloigna   dans  un   rire  franc   qui  mit  beaucoup  de  joie  autour  de  lui.  Et  ce soir  là , le   maître  chanta  , vraiment,  et  d’une  voix   mélodieuse  et  puissante  qui  charma  l’auditoire. Musicien raffiné  à  l’archet  gracieux,  Hadj  moulay  Benkrizi   qui  partageait  une  profonde  amitié   aussi  bien  avec  les  maîtres  algérois qu’ avec  les  maîtres du   gharnati  et du  malouf, était  certes  foncièrement  andalou  ,mais  avait  aussi   comme  ces  artistes  rares , plusieurs  cordes  à  son  arc  : il était  un  fervent  passionné   de  Culture   dont  il  aura  sondé  un large   éventail. Et  si  sur  le  plan   patrimoine  musical, il  aimait  écouter   le  Chaabi- dont  il se délectait  des  superbes  qacaïde de  Benkhlouf, de  Ben  msaib  et  d’ El Maghraoui, surtout   lorsqu’elles  étaient  mises  en  musique   et  chantées  par  son  ami  le  chikh  maazouz  Bouadjadj,  il  avait  gardé  aussi  dans  ses tréfonds, en  tant  qu’ancien  bachelier  littéraire, un  penchant   naturel  pour  la  littérature  et  un  talent  avéré  pour  l’écriture , comme  l’attestent  ses   nombreuses  publications,  dans  lesquelles  l’on  reconnaît  la  finesse  et  la  ciselure  du  maître. Il  savourait  également   la  musique  classique  universelle  (particulièrement  les  œuvres de   Strauss  et  de  Verdi ) et  avait  dans  sa  jeunesse,  taquiné  les  planches   (jeune  lycéen, il avait   joué  dans  les  fourberies  de Scapin  de  Molière). Président   d’honneur   de  l’association  Ibnou Badja   de  musique andalouse de Mostaganem,  son amicale  contribution   dans  les  réunions  du  comité  était  un gage  de  réussite. Tout  cela  pour souligner  que  malgré  son âge  et  une  santé précaire ,  le cœur  de  âami  Moulay  continuait  tel  un métronome, à  battre  encore  la mesure. Lors des  débats, hadj Moulay retrouvait  comme  par  enchantement sa  vitalité  et  son  allant, et  après   avoir  longuement   écouté ,  encourageait  et bénissait   les  initiatives. Cette  étonnante  alacrité, il  la  retrouvait   également   lors  des  rendez-vous  annuels  organisées chaque  1er mai, au  lycée  Zerrouki,  par  l’association   des   anciens  élèves,  retrouvailles  qu’il  ne   rataient  pour  rien  au monde. Pourtant  ces  derniers  temps, sa  silhouette  familière   s’était   éclipsée  de la  scène  andalouse  et   elle  nous  manquait  terriblement. Pendant ces  moments  de  vide , l’orchestre  avait  beau  s’élever, il  manquait   quelque  chose d’indicible  aux  belles  octaves  grenadines. On  aurait  dit  qu’en  l’absence  du maître, les  notes   en  émoi  n’avaient   plus  le  même  bouquet   ni  la  même  saveur.
Nous avions   appris  alors  , avec  une   grande  peine, que  âami  Moulay  était  souffrant  et  qu’il  s’était  retiré  pour  livrer  son  dernier  combat. Stoïquement  et  armé d’une  foi  inébranlable. Homme   très  pieux,  il  vivait  dignement   sa  douleur   dans  la chaleur  familiale   et   dans  le réconfort   de  l’ amitié  . Ainsi  était   le  maître : un homme  racé,  d’une  grande  rigueur  et  d’une  grande   probité , dont  la  vie  aura  été  guidée  par  une  seule  ambition  : faire  connaître   et   faire  aimer, l’ inestimable  legs   de  Ziryeb   aux  nouvelles   générations. C’était  son seul  et   unique  crédo.
Avec  un  parcours  jalonné   de  nombreuses  distinctions  et  après avoir  dignement représenté l’ Algérie en Syrie , Maroc , Italie, France … il recevra  les  hommages  de  l’académie arabe de musique en 2001 et du  ministère de la  culture en 2008.
Le  maître prendra  sa  retraite  en 1992, mais  sans  jamais rompre  les  amarres  avec ce qui fut  sa raison  d’être  et le  fondement  même  de  sa  vie : El Tarab El  Andaloussi.
Avec  cette douloureuse  disparition  ,  les  nombreux  mélomanes  et    les  associations de musique  andalouse  de  notre  ville ,  se   retrouvent   orphelins,  de  celui  qui  était considéré  non  seulement   comme  un maître  mais  aussi  comme  un  bon  père,  celui  là  même  qui  aura  sacrifié   ses   plus  belles  années,  pour  graver  une  merveilleuse  page  andalouse  dans  l’histoire  culturelle  de  la  ville  de  Mostaganem.

 

Dr. Mahfoud BENTRIKI, Médecin-Radiologiste
Mardi 7 Février 2017 - 21:30
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MOSTAGANEM
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