REFLEXION

DR ABDERRAHMANE MEBTOUL A RADIO FRANCE INTERNATIONALE-PARIS : Les conséquences sociales et économiques en Algérie de l’épidémie du coronavirus



1.-La situation de l’économie mondiale suite à l’épidémie du coronavirus n’incite guère à l’optimise tant dans le domaine économique que social intimement liés.
 Le monde comme, je viens de le démontrer dans plusieurs interviews internationaux aux USA et en  Europe devrait s’orienter vers un nouveau modèle socio-économique 2020/2030 fondé sur ce que Jacques Attali appelle « les industries de l’avenir », avec une grande révolution culturelle , de nouveaux comportements , plus de solidarité sociale avec des segments créateur de valeur ajoutée nouvelle comme    l’intelligence artificielle, le digital, les économies d’énergie  et le développement des industries écologiques afin d ‘éviter une catastrophe planétaire pire que celle du coronavirus.  Dans le domaine  de l’emploi avec l’arrêt de la machine  économique, le taux de chômage explose à travers le monde devant imaginer d’autres mécanismes  de régulation et de solidarités sociales pour éviter  des  implosions sociales qui se répercuteront sur le politique qui doit avoir un  comportement moral, imaginer un autre mode de gouvernance  et surtout mieux communiquer avec le développement des réseaux sociaux où le monde  est devenu une maison en verre. Nous assistons à travers le monde à une  méfiance vis-à-vis des pouvoirs en place   des partis  politiques traditionnels qui n’ont pas  su  s’adapter à ce nouveau monde et donc un  divorce Etat-citoyens : regardez le nombre  de chômeurs aux Etat Unis, en Asie, en Amérique Latine , en Afrique. Pour la France, avec comme exemple un grand constructeur Renault qui prévoit des licenciements de milliers de ses employés. Pour répondre directement à votre question, cette situation n’est pas propre à l’Algérie qui essaie de trouver des solutions à une situation complexe et inédite. C’est que la situation financière de l’Algérie aujourd’hui est de loin moins dramatique que lors de la cessation de paiement de 1994,   avec des réserves de change en ce mois de mai 2020 avoisinant 50 milliards de dollars et une dette extérieure inférieure à 5% du PIB . Encore qu’il faille reconnaitre une baisse vertigineuse des réserves de change qui étaient de 194 milliards de dollars au 01 janvier 2014.
2.- Cependant en étant objectif, je pense que pour 2020 et 2021, il y cinq raisons qu’il y aura atténuation des tensions sociales mais à court terme.
Premièrement, les revenus de l’Etat peuvent encore servir de « tampon social de façon temporaire, tout dépendant de l’évolution du cours des hydrocarbures pétrole et gaz ( ce dernier 33% des recettes en devises en 2019). Cela  rend urgent des réformes économiques structurelles (économiques et politiques) impératives afin d’éviter début 2022 d’importantes tensions sociales   et  la cessation de paiement impliquant une lutte contre la corruption, plus de rigueur budgétaire et un changement de trajectoire de la politique socioéconomique, faute de quoi tout peut arriver fin 2021.
 Deuxièmement, vu la crise du logement, le regroupement de la cellule familiale concerne une grande fraction de la population et les charges sont payées grâce au revenu familial global. Mais il faut faire attention : résoudre la crise du logement sans relancer la machine économique prépare à terme l’explosion sociale.
Troisièmement,  grâce à leur travail mais également aux subventions étatiques, les familles algériennes ont accumulé une épargne sous différentes formes. Cependant, il suffit de visiter les endroits officiels de vente de bijoux pour voir qu’il y a « déthésaurisation » et que cette épargne est  en train d’être dépensée face à la détérioration de leur pouvoir d’achat
Quatrièmement, l’Etat, dans toutes les lois de finances y compris celle de 2020, continue de généraliser les subventions via la rente des hydrocarbures,  mais intenables dans le temps supposant un cours  supérieur à 80 dollars le baril  qui permettent  de maintenir   la cohésion sociale. Sans entre exhaustif, nous avons les subventions du prix du pain, de la semoule et du lait, les subventions des carburants et  de l’électricité , l ’Algérie  étant classée parmi les pays où le prix du carburant est le moins cher au monde, les subventions  de l’eau, les  subventions de la santé avec la médecine gratuite et la  distribution de la carte Chiffa à la majorité de la population pour le remboursement des médicaments ,  les  subventions dans le  transport, les  subventions pour le soutien au logement social et à l’emploi, des subventions  à certaines  entreprises publiques  déficitaires par l’assainissement, l’octroi  d’avantages financiers et fiscaux pour les nouvelles créations  et nous avons   l’éducation gratuite avec la prise en charge    financière du transport des étudiants, de la restauration et de l'hébergement y compris certains  CEM et lycées ..Tant qu’il y a la rente. Cette politique est   injuste car ,celui qui perçoit 30.000 dinars mois bénéficiant des mêmes subventions que celui dont le revenu dépasse 300.000 dinars, devant aller, comme je le préconise depuis 2008, vers des subventions ciblées budgétisées par le parlement.
Cinquièmement, l’importance de la sphère informelle qui joue comme soupape de sécurité à court terme et frein au développement à moyen et long terme. Cependant avec le confinement total ou partiel cela pose un grand problème qui n’est pas propre à l’Algérie. Selon les rapports du FMI et de l’OIT, les taux d’informalité varient considérablement d’un pays à l’autre, allant de 30 % dans divers pays d’Amérique latine à plus de 80 % dans certains pays d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud-Est. Avec l’épidémie du coronavirus , est posée toute la problématique de la sphère informelle   de la population occupée dans cette sphère   sans protection sociale, vivant au jour le jour,  notamment en Asie, Amérique latine et en Afrique où nous assistons à des images révoltantes lors du confinement. Si la crise économique venait à durer, nous assisterons à des révoltes sociales avec des incidences politiques sur les régimes en place sans légitimité populaire. Pour l’Algérie   du fait qu’en dehors des hydrocarbures sur une population active dépassant 12 millions, nous avons près de 45/50% de l’activité est concentrée dans la sphère informelle, plus de 5 millions de personnes actives,  sans protection sociale, principalement dans les  services/,les petits boulots, plombiers, électriciens maçons ect…  et l’agriculture pour les saisonniers. Depuis le confinement, ils sont sans revenus bien que l’Etat ai décidé d’attribuer récemment un montant symbolique de 10.000 dinars aux nécessiteux.
3.-En conclusion , il faut être réaliste: en cas de tendance à l’épuisement des réserves de change qui tiennent la cotation du dinar à plus de 70%,  il y a risque d’augmentation du prix de certains produits qui se répercutera en chaîne sur l’ensemble des segments concernés, comme il ne sera plus possible  de continuer l’actuelle politique  de subventions, l’inflation jouant  toujours comme facteur de redistribution des revenus au profit des revenus variables. Il appartient à l’Etat régulateur et non gestionnaire de concilier l’efficacité économique et une profonde justice sociale, laquelle n’est pas antinomique avec l’efficacité, tous les appareils de l’Etat devant donner l’exemple. Il faut être aussi conscient que sans réformes structurelles, évitant les replâtrages et les discours populistes, nous devrions assister à de vives tensions sociales fin 2021, 2022.  L'Algérie a besoin d'une nouvelle stratégie, loin des slogans creux populistes, s'adaptant au nouveau monde, de la CONFIANCE pour sécuriser son avenir, de s'éloigner des aléas de la mentalité rentière, de réhabiliter le travail et l’intelligence, de rassembler tous ses enfants et toutes les forces politiques, économiques et sociales, évitant la division sur des sujets secondaires. Cela implique la .refondation de l'Etat et une société participative et citoyenne avec plus de décentralisation et non la déconcentration bureaucratique pour être à l’écoute des préoccupations des citoyens.  Aussi, face aux événements actuels, dont l’épidémie du coronavirus partis de l’ex pouvoir et partis de l'opposition avec leurs organisations satellitaires ont été hors circuit. Nous avons assisté par contre à un immense élan de solidarité nationale de la population spontané, qui a montré sa maturité, à une mobilisation de la présidence de la république et de l’ANP/services de sécurité face à cette catastrophe naturelle, certes avec des faiblesses comme cela a été constaté de par le monde. A l’avenir le défi est de concilier, exercice difficile, le facteur sanitaire et le facteur économique devant aller vers un dé -confinement progressif maitrisé où avec la tendance actuelle, il y a risque d'une dégradation rapide de la situation économique, horizon 2021/2022 avec des incidences dramatiques sur le plan social.


 

RFI/MEBTOUL
Dimanche 31 Mai 2020 - 17:41
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