REFLEXION

Un sommet islamo-chretien pas comme les autres

Sur autorisation de M. Bernard de Monvallier, prêtre de Mostaganem, nous reproduisons une contribution paru le 8 décembre dernier dans “El Watan”, qui nous a semblé fort intéressante par les temps actuels où malheureusement la violence tend à s’étendre dans de nombreux pays. Cette contribution est rédigée par Idriss Jazaïry ambassadeur de l’Algérie en retraite et Jean-Paul Vesco actuel évêque d’Oran. A la lecture vous verrez qu’ils donnent là le CDR d’un sommet qui vient de se dérouler à Rome et qui a rassemblé 6 catholiques, 6 musulmans sunnites, 6 musulmans chiites et 6 anglicans en provenance des 5 continents. Vous verrez que les propositions d’action sont fort intéressantes, toutes afin d’endiguer la montée de la violence ainsi que les appels formulés par ce sommet “pas comme les autres”.



Nous venons de participer au Vatican, du 2 au 4 décembre 2014, au 3e sommet islamo-chrétien et à une audience privée avec S.S. le pape François dans ce cadre.
Le sommet s’est conclu, le 4 décembre, par l’adoption par consensus d’un «Appel à l’action». Dans un contexte international menacé par une aggravation des tensions et des conflits, ainsi que par la montée des populismes pétris dans l’intolérance, le sommet a abordé sous le thème : «Chrétiens et musulmans : les croyants dans la société», les axes de réflexion suivants :
- Quels sont les atouts de nos traditions religieuses et les défis à relever dans les efforts déployés pour prévenir les conflits dans la société par le respect de «l’Autre» ?
- Comment les traditions religieuses musulmanes et chrétiennes peuvent-elles interagir efficacement avec les gouvernements et avec la société civile pour faire tomber les obstacles et les incompréhensions vis-à-vis de «l’Autre», dans les efforts pour prévenir les conflits de sociétés ?
- Comment, enfin, le sommet pourrait-il conjuguer les efforts de ses participants pour sensibiliser les sociétés, afin de favoriser l’émergence d’une culture de paix et d’harmonie par le recours aux traditions religieuses musulmanes et chrétiennes ?
Ces thèmes ont fait l’objet d’échanges très fructueux entre les quatre délégations au sommet (dont les participants venaient des 5 continents) : outre la délégation catholique, hôte du sommet, dirigée par S. E. le cardinal Jean-Louis Tauran (dont faisait partie l’évêque Jean-Paul Vesco), la délégation musulmane sunnite dirigée par S.A.R. le prince Al Hassan Bin Talal (dont faisait partie l’ambassadeur Idriss Jazaïry), la délégation musulmane chiite ayant à sa tête l’ayatollah Sayyed Mostafa Damad et la délégation anglicane sous la direction du T. R. 8e évêque anglican de Washington, John Bryson Chane. Chaque délégation était composée de 6 membres, sans distinction des dirigeants religieux et des penseurs séculiers musulmans et chrétiens.
Au titre des apports bénéfiques des traditions religieuses, l’accent a été mis par l’émir Al Hassan Bin Talal sur la nécessité de réinstaurer les espaces sacrés desdites traditions comme espaces d’épanouissement d’un dialogue interculturel et inter-religieux constructif, valorisant les terrains d’entente et respectant les différences.  Quant au cardinal Tauran, il a souligné l’importance du respect des convictions de «l’Autre», dès lors qu’il respecte les lois et les règles du vivre-ensemble inspirées par la sagesse et le bon sens.
L’ayatollah Damad, pour sa part, a mis l’accent sur les principes de rationalité qui doivent prévaloir dans la compréhension des valeurs religieuses et de la vie en société. Les normes et préceptes religieux étant établis, cette rationalité aide à en pondérer les composantes au niveau de l’interprétation de celles-ci et aussi de leur application.
L’évêque Chane a également fait valoir les atouts dont disposent le christianisme et l’islam pour œuvrer de concert, conjointement avec les gouvernements et la société civile dans la période agitée actuelle.
Pour endiguer la montée de la violence dans la société,  les dirigeants, réunis au sommet, ont préconisé les actions suivantes au niveau des communautés mondiales, régionales nationales et locales :
- Assister la jeunesse dans l’épanouissement d’un sentiment de bien-être et de fraternité, par la mise en place d’un réseau en mesure de recenser les meilleures pratiques d’éducation inter-religieuse, de programmes de partage d’expériences, d’échanges universitaires (le prince Al Hassan a évoqué l’opportunité de songer à un programme interreligieux d’échanges de type Erasmus) d’aménagement de manuels.
- Organiser des visites de délégations interreligieuses de haut niveau pour visiter des lieux affectés par de grandes violences, témoigner de notre solidarité pour les victimes (réfugiés…) et apprendre de leur souffrance.
- Aider à l’émergence d’un réseau de coopération institutionnelle entre les organisations d’aide et de développement chrétiennes et musulmanes activant dans ces domaines pour contribuer au développement humain intégré dans le cadre d’une vision à long terme, mais réactive aux évolutions.
Lançant un appel aux croyants de leurs fois respectives et à toutes les personnes de bonne volonté, les membres du sommet les ont incités à :
- œuvrer pour que la paix règne dans le monde et surtout pour qu’une paix juste et globale règne sur la Terre Sainte et spécialement sur Jérusalem, ville commune aux trois religions abrahamiques et qui porte en elle le témoignage de l’unité dans la diversité.
- Reconnaître les progrès accomplis pour inclure les femmes dans le dialogue interreligieux et le chemin qui reste à parcourir à cet égard, tout en reconnaissant que ce sont les femmes qui subissent le plus cruellement l’impact de l’actuelle montée de violence.
- Condamner l’utilisation de la religion et de termes religieux pour légitimer des actes contraires à toutes les traditions religieuses.
Enfin, les membres du sommet ont réaffirmé qu’ils vénéraient tous le même Dieu unique.
Deux Sommets islamo-chrétiens s’étaient déjà tenus depuis 2010 : le premier à Washington et le second à Beyrouth (2012). Vu les tâtonnements du départ, suivis d’un impact de dissensions politiques, ceux-ci n’ont pas été exempts de problèmes. L’actuel sommet, par contre, s’est déroulé dans une totale harmonie entre catholiques et protestants, entre sunnites et chiites et d’une manière générale entre musulmans et chrétiens. A aucun moment n’est apparu un quelconque esprit de confrontation entre le Nord et le Sud qui est le lot des débats dans de nombreuses enceintes des Nations unies. Ce n’était donc pas un sommet comme les autres, mais un sommet ouvert sur l’espoir dans une conjoncture internationale, particulièrement sombre.
Soucieux de consolider la solidarité entre sunnites et chiites, les délégations islamiques au sommet ont également approuvé un Plan d’action dans l’esprit de l’Appel à l’action adopté par le sommet.
A cet effet, le prince Al Hassan Bin Talal et l’ayatollah Mostafa Damad ont préconisé la création de mécanismes basés sur les traditions religieuses qui apportent une aide aux plus pauvres parmi les pauvres à travers le monde, sans tenir compte de leur race ou de leur appartenance religieuse.  Ils ont appelé à la création de communautés interreligieuses parmi les jeunes. Ils ont exprimé leur volonté de conjuguer leurs efforts pour veiller à ce que la dignité de l’homme se situe au premier plan de tous les efforts de développement.
Les deux dirigeants ont développé le thème figurant dans l’Appel à l’action du sommet concernant l’instrumentalisation des religions et des termes religieux pour légitimer l’injustifiable. A cet égard, ils ont affirmé,  avec force, que lorsqu’il est fait état d’actes de violence ou de terrorisme, ils ne devraient pas être attribués à quelque religion que ce soit. Ils ont considéré que si des individus ou des groupes originaires de milieux chrétiens ou musulmans avaient recours à la violence terroriste dans différentes parties du monde, leurs actes déviants étaient sans rapport avec les religions chrétienne ou musulmane.
En effet, ces religions préconisent la paix, la justice et la tolérance et proscrivent toute forme d’extrémisme. Pour ces raisons, le prince Al Hassan et l’ayatollah Damad ont estimé que l’utilisation du néologisme  «djihadiste» pour se référer à des groupes terroristes en terre d’islam est un contresens qui est dévalorisant pour l’islam et pour la communauté musulmane dans son ensemble.
Se référant aux Lieux Saints à travers le monde, les délégations islamiques ont mis l’accent sur le devoir partagé de respect et de protection à leur égard, en particulier contre les menaces de destruction. Ils ont proclamé la responsabilité, incombant à tous, de préserver les espaces sacrés et les patrimoines de toutes les religions. Il a été convenu, en outre, de l’opportunité de constituer un réseau islamo-chrétien regroupant des centres, des instituts, des universités, des chercheurs et des éducateurs religieux qui enseignent la religion de «l’Autre». Enfin, il a été jugé important de lutter contre les stéréotypes et les préjugés à l’encontre de «l’Autre»  sur la base de sa religion, sa race ou sa couleur de peau.
Ayant participé à l’important événement que représente le 3e Sommet, nous avons tenu à partager cette bonne nouvelle avec le peuple algérien. Nous sommes conscients que celui-ci a été victime, par deux fois au moins, d’une manipulation de la religion à son détriment.  Ce fut le cas au moment de la colonisation en Algérie, notamment quand la religion chrétienne a été instrumentalisée dans le cadre de la conquête et de l’asservissement colonial et de nouveau durant la «décennie noire», lorsque l’islam a été manipulé aussi pour légitimer les crimes perpétrés contre des Algériens innocents.
Ainsi, les propos que nous développons ici pourraient évoquer des souvenirs douloureux qui rendraient le lecteur algérien dubitatif à juste titre. Mais ce dont on parle, ici, c’est de nos religions rétablies dans leur pureté du  «Din el Hanif».  Nous nous devons de dissocier désormais les violences, tant coloniales que terroristes de nos traditions religieuses authentiques.
Nous devons être conséquents avec nous-mêmes : si nous reprochons à des médias aujourd’hui de faire l’amalgame entre nos religions dans leur pureté et les crimes qu’on cherche à légitimer en les invoquant à tort, il nous appartient alors de ne pas tomber nous-mêmes dans cet amalgame.  
C’est ce dont s’est gardé l’Emir Abdelkader : on lui a demandé comment il se fait qu’il avait sauvé 12 000 chrétiens de Damas, un certain 9 juillet 1860, au péril de sa vie, alors que durant 17 ans il avait lutté contre les chrétiens qui avaient  mis son pays à feu et à sang.  Il répondit qu’il avait fait la guerre contre les Français non pas parce qu’ils étaient des chrétiens, mais parce qu’ils avaient envahi son pays. Il a donc refusé, lui, de faire l’amalgame entre des oppresseurs instrumentalisant la foi dans le sens de leurs intérêts et cette foi elle-même. Nous pouvons tous méditer cet exemple.
Les pages d’un passé de souffrances pour le peuple algérien n’ont certes pas été arrachées, mais sont fort heureusement tournées. Ainsi, le moment est peut-être venu de prêter l’oreille à l’Emir quand il nous disait : «Si les musulmans et les chrétiens me prêtaient l’oreille, je ferais cesser leurs divergences et ils deviendraient des frères à l’extérieur et à l’intérieur.»

 

Lire la contribution de Idriss Jazaïry et Jean-Paul Vesco : Ambassadeur en retraite et Evêque d’Oran
Dimanche 14 Décembre 2014 - 17:41
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ACTUALITÉ
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