REFLEXION

Rohingya : ‘’La solution finale’’

« Le pire endroit de l’enfer est réservé pour ceux qui se taisent au moment des grandes crises morales» Martin LUTHER KING



Décidément, on a beau essayer de lorgner avec méfiance la thèse de  Samuel Huntington au sujet du Choc des civilisations, on ne manque pas d’y déceler dans  cette marmite birmane les mêmes ingrédients qui meublent le paradigme huntingtonienne , mais cette fois-ci avec une variante de taille : Ce sont des musulmans qui sont menacés d’extinction, manipulés, poussés à bout, non pas vers des camps d’extermination mais vers l’enfer et le néant. Comme toujours, le prétexte religieux à lui tout seul demeure insuffisant pour faire germer autant de folie. D’autres catalyseurs que nous avons délibérément défalqués du processus historique  ont été imperceptiblement mis à l’œuvre pour enfin donner corps à cette abomination.
Ce  qui nourrit la haine, l’intolérance et la xénophobie, ce sont ces ignominieuses injustices que l’histoire fait subir aux peuples, une histoire qui prendra  par la suite des chemins tortueux et incompréhensibles pour réparer ces dommages. On y verra se substituer à un règne de malheur des régimes politiques  insensés qui échoueront lamentablement à  bâtir des sociétés plus saines et affranchies de leurs identités anxiogènes et meurtrières.
Nous avons tous besoin d’un bouc émissaire pour justifier les malheurs qui nous frappent, besoin d’identifier des coupables  quitte à en fabriquer de toutes pièces, lorsque l’émotion supplante la raison, ce suspect idéal, de préférence cet étranger non-conforme à notre culture, à nos valeurs et à nos attentes.
Le meurtre, le pogrome, l’inquisition, l’excommunication, le génocide, peuvent alors renter en scène sans choquer les consciences de ceux qui les portent.
«Le bonheur se trouve dans une vie harmonieusement disciplinée»
Telle est la devise nationale de l’Etat Birman. On a plutôt l’impression d’être en face d’un spot publicitaire.    Une manière zen de voir le monde ou un pari qui présuppose d’emblée des ratés considérables. De toutes les manières, c’est une gageure pour les dirigeants Birmans de mettre en place cette vision idyllique d’un « Vivre ensemble » mort-né. Du « bonheur, de l’harmonie et de la discipline »  dans un « home sweet home » où tentent péniblement de coexister plus de 130 ethnies et 5 races, seul le génie d’Aladin peut réaliser un exploit de cette envergure : créer  un miracle économique, une démocratie très forte, supprimer l’influence des militaires et liquéfier les communautarismes religieux, sans parler des autres influences multiples à visée économique, géostratégique et religieuse qui se trament sur le dos et à l’insu des Rohingyas.
«Le bonheur se trouve dans une vie harmonieusement disciplinée»
Telle est la devise de cette Birmanie cosmopolite , multiconfessionnelle , multiethnique , multireligieuse , successivement monarchisée, colonisée , décolonisée , militarisée , démocratisée pour enfin  finir  entre les mains de tout le monde et chauffée à blanc par des moines  qu’il ne fallait surtout pas irriter en faisant plastiquer leurs divinités vieilles de plus de 1500 ans .  Comment chaque fois convaincre le monde que l’Islam n’y est pour rien dans la manière que les Talibans et consorts manifestent leur « désaffection » pour  tout ce qui ressemble de près ou de loin à des peintures rupestres, sculptures, bas reliefs , voire même des graffitis ou caricatures qui porteraient offense à leurs foi. Comment toujours convaincre le monde que le fondamentalisme religieux s’en fout royalement  du label de l’Islam dans le monde et des terribles représailles qui finiront par viser des millions de musulmans innocents.
Le message de Dieu était pourtant très clair, il nous recommande d’agir à l’égard d’autrui avec bienséance et de faire usage d’une communication intelligente et féconde : «N’insultez pas ceux qui invoquent d’autres divinités que Dieu, car ils seraient tentés, dans leur ignorance, d’insulter à leur tour Dieu, par esprit de vengeance. » (Sourate Al-Anâam ,verset108)
« Par la sagesse et la bonne exhortation appelle (les gens) au sentier de ton Seigneur. Et discute avec eux de la meilleure façon ».(Sourate An-Nahl ,verset125 )
Afin de vivre en paix et harmonieusement avec l’ensemble de l’humanité, tout au long de l’histoire, le musulman sera davantage  préoccupé à réparer les dommages de ses coreligionnaires , à subir des représailles injustes et à prévenir et convaincre le reste du monde des méprises , des malentendus et des amalgames le plus souvent entretenus délibérément par les uns et les autres pour justifier et pérenniser nos haines , nos phobies , nos divisons , nos monstruosités. Les guerres sont énormément plus fructueuses et plus rentables que la paix. Même après avoir constaté de manière indubitable que la terreur paroxystique de cet Islamisme insensé n’a jusqu’à présent ravagé que les pays déjà musulmans, on s’acharne pathétiquement à présenter cette aberration  idéologique comme le porte parole de l’Islam et l’ennemi contemporain et exclusif de l’occident, si on exclut bien entendu Kim Jong-Un, et là aussi on peut retrouver les configurations prémonitoires de Samuel Huntington : Islam et Bouddhisme. Néanmoins la menace  nucléaire  Nord-Coréenne  n’a pas de sous-bassement religieux. Ce n’est pas dans la religion qu’il faut chercher la cause de la folie des uns et des autres. Que le lecteur veuille bien me pardonner ces digressions maladives mais fort utiles pour comprendre cette récurrente problématique dans sa totalité.
Genèse de la haine et du désordre :
Le processus de la tragédie Rohingyaise s’est déclenché bien avant la colonisation de l’Algérie, la décolonisation de l’Afrique, le drame palestinien, la chute de Baghdâd, le printemps arabe ou l’embrasement de la Syrie. Il n’était pas au goût du jour, voilà tout. Ca commence toujours par le profit et la prédation et ca finit toujours dans le sang.
Et c’est bien entendu l’empire britannique qui donnera le coup d’envoi à ce chaos, il s’installera durablement dans la région et répondra aux résistances birmanes par trois guerres successives qui commenceront en 1824 et finiront en 1886, jour mémorable pour les Anglais car c’est durant cette même année qu’on offrit à la Reine Victoria  la Birmanie comme  cadeau du nouvel an.
D’autres auraient pensé à des boites de chocolat, des peluches,  une fourrure, quelques diamants. Mais tout un pays ? Seul un humour british peut concevoir ce gag historique. Incorrigible Occident ! Offrir comme cadeau un pays avec tout son barda fait d’ethnies, de cultures et  d’histoire millénaire, ce ne sont évidemment que des détails de l’histoire sur lesquels Samuel Huntington ne s’appesantira jamais assez, même s’il reconnaît le rôle des  colonialismes dans le chaos mondial.
« L'Occident a pratiqué cette politique pendant quatre cents ans  (conquérir et coloniser des sociétés
pauvres et traditionnelles), jusqu'à ce que certaines colonies se rebellent et livrent des guerres de libération contre les puissances coloniales, lesquelles avaient peut-être aussi un moindre désir d'hégémonie. De nos jours, la décolonisation est achevée, et les guerres coloniales de libération ont été remplacées par des conflits entre peuples libérés. »   
Durant ces guerres anglo-birmanes , l’empire britannique compromettra les Rohingyas dans un conflit qui n’était pas la leur . Ils seront enrôlés comme supplétifs de l’armée britannique, la France fera de même avec nos Harkis.  Les séquelles seront indélébiles. Viendra ensuite le tour de l’empire Nippon d’occuper le pays pendant la seconde guerre mondiale (1943-1945).                                                                                                                                    La décolonisation ne sera pas pour autant plus heureuse. Elle fera jaillir, dans une violence toujours insoutenable, des conflits meurtriers de toutes sortes, parfois contenus mais le plus souvent exacerbés. L’Afrique connaitra le même sort avec le conflit des grands lacs, la crise du Darfour.                                                                                       Là aussi on verra resurgir de vieilles rancœurs attisés par des forces multiples plus ou moins apparentes. Tout s’y trouve réuni pour ce cocktail génocidaire. Rivalités ethniques, conflits religieux, paupérisation de la population avec un sous-sol gorgé de richesses  convoitées par les uns et les autres sur fond d’assassinats politiques, de coups d’Etats militaires et de dictatures endémiques. Là aussi l’humanité aura droit au même Pack de calamités (viols, massacres, Génocide, déplacement massifs des populations …)   
En Birmanie, comme ailleurs, la décolonisation  mal goupillée débouchera sur un long règne de putschs et de pronunciamientos, des gens comme les Rohingyas se retrouvent là où il ne faut pas, ballotés au gré des conflits politiques extrêmement violents qui déchirent la région.
 Ils seront pour un temps assez bref, en 1948, reconnus en tant que minorité nationale, une époque pleine de promesses , il fallait conjurer les horreurs des guerres mondiales et en finir avec cette humanité rapiécée , une époque où on pouvait croire au promesses du genre «Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité et que l'avènement d'un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme».
«Birmanisation des lieux»  
L’arrivée au pouvoir  du dictateur  Ne Win en 1962  ainsi que la succession des juntes militaires  (1962-2012) fera voler en éclats ce rêve impossible. La priorité nationale était pour la « Birmanisation des lieux »  avec un traitement différencié et assez impartial pour les minorités ethniques qui composent la Birmanie.
Les Rohingyas seront toujours considérés comme des lépreux, des intrus, des étrangers qui se sont infiltrés dans un territoire qui n’est pas le leur, ils seront privés de la nationalité birmane et deviennent  de facto apatrides. Pour la majorité des Birmans, un Birman est bouddhiste par définition, le bouddhisme faisant selon eux partie constituante de l'identité.
 On essayera de leur appliquer en version plus hard une variante du  « Code de l’indigénat » : une panoplie d’interdictions qui évoquent étrangement certaines bonnes vieilles méthodes antisémites, une forme moderne de « solution finale »,  prélude à une épuration ethnique naturelle. On leur interdira tous droits politique (voter ou se présenter à une élection), économiques (tenir un magasin et commercer avec des bouddhistes) ou encore sociaux (comme avoir accès aux soins, se marier et avoir plusieurs enfants). En 2012, c’est l’Eugénisme qui pointe son nez avec de  nouvelles interdictions, cette fois concernant tout mariage inter-religieux entre Musulmans Rohingyas et Bouddhistes Birmans suivi d’une autre loi qui vise à ralentir leur croissance démographique.
Le malheur des Rohingyas ne s’arrête pas là. En plus d’un totalitarisme malade, d’une xénophobie exponentielle,  ils doivent aussi affronter un ennemi aussi irréductible et indéboulonnable que les statues sur lesquelles se sont acharnées les Talibans: Un Bouddhisme très virulent et islamophobe représenté par le moine Ashin Wirathu dont l’idéologie sous-tend cette politique discriminatoire  infernale dirigée contre les Rohingyas. Un autre malade mental à propos duquel la presse anglophone dira : « L’Hitler de Birmanie est bouddhiste et ses juifs sont les musulmans rohingyas »  
Interviewé par le  « Global Post », le moine intégriste déclare : « les musulmans sont comme la carpe africaine. Ils se reproduisent rapidement, sont très violents et se mangent entre eux. Même s'ils sont une minorité ici [en Birmanie], nous souffrons du fardeau qu'ils nous amènent »
Le visage de celui qu’on nommera le « Ben Laden Birman » sera présenté à la une du Time comme étant « Le visage de la terreur bouddhiste »; la diffusion du magazine sera interdite en Birmanie.
Dans ce climat mortifère, toutes les espoirs reposaient sur les épaules d’Aung San Suu Kyi , célèbre dissidente politique , prix Nobel , victime elle-même des pires exactions du régime militaire depuis 1990. Elle sera assignée maintes fois à résidence et incarcérée. Le calvaire de cette grande dame ne prendra fin qu’en 2010. Elle reprendra ses activités politiques qui seront couronnées en 2016  par son accession au poste de conseillère spéciale de l'État et porte-parole de la Présidence de la République de l’Union de Birmanie, et ce après avoir cumulé plusieurs postes au niveau du gouvernement. Son père, bien que militaire et homme politique reconnu, connaîtra lui aussi un triste sort juste  après la victoire de son parti, il sera assassiné en 1947. C’est dire que ce pays qui est né dans la violence et les compromissions multiples semble condamné à reproduire les mêmes aberrations politiques .Bien que la transition démocratique semble avoir été amorcée en 2016, les militaires continuent à exercer une influence considérable et une force avec laquelle il faut composer.
Une minorité ethnique déjà ‘’zombifiée’’
Les positions d’Aung San Suu Kyi seront assez controversées. On lui reprochera (sinon son soutien) sa faiblesse vis-à-vis de la junte militaire, son assentiment à la réalisation de projets économiques fortement impopulaires, et bien entendu sa complaisance manifeste à l’égard de la question Rohingyaise.
Face au destin tragique de cette ethnie, un enfer qui dure depuis des décennies et qui semble sans issue, la communauté internationale s’indigne et compatit, L’ONU comme toujours condamne, dénonce et effectue le décompte du pogrome, considérant désormais les Rohingyas comme « une des minorités les plus persécutées au monde. » et qualifiant la situation d’«exemple classique de nettoyage ethnique ».
Evidemment, il aurait fallu des centaines de personnes abattues, des villages brulés, des dizaines de milliers contraints de fuir au Bengladesh. Fort heureusement, cette époque où Staline envoyait des centaines de milliers de personnes en Sibérie sans que personne ne soit au courant est loin derrière nous. Le monde et ses moyens de communication ayant considérablement évolué, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU affirme  avoir reçu «De multiples rapports et des images satellite montrant des forces de sécurité et des milices locales brûlant des villages rohingya, et des informations cohérentes faisant étant d’exécutions extrajudiciaires, y compris de tirs sur des civils en fuite »
Non seulement les autorités Birmanes refusent d’accéder aux requêtes de l’ONU consistant à effectuer des enquêtes sur place mais remettent en cause les accusations dont la Birmanie fait l’objet et prétend que ce sont les Rohingyas eux-mêmes qui mettent le feu à leurs propres maisons, chose qui suscitera l’ire du Haut Commissariat de l’ONU aux droits humains.
Dans une missive qu’il adressera à Aung San Suu Kyi , l’Archevêque et prix Nobel Desmond dira
« Si le prix politique à payer pour occuper la plus haute fonction dans votre pays est le silence, alors c'est un prix trop élevé. Un pays qui n'est pas en paix avec lui-même, qui échoue à protéger la dignité de son peuple, n'est pas un pays libre».
Des milliers de pétitions ont été signés dans le monde, réclamant à ce que le prix Nobel de la paix soit retiré à cette dame qui fût autrefois le symbole d’une certaine résistance et l’espoir d’une Birmanie moins violente. Les Rohingyas n’attendent pas le monde, ils finiront par constituer une armée (ARSA) l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan. Un combat douteux est engagé, des affrontements hasardeux se mettent dangereusement en place. Un scénario extrêmement périlleux qui ne présage rien de bon et ouvre la voie à toutes les tentations aventureuses, influences et manipulations de toutes sortes.                                                                                              Partant et parlant d’une certaine expérience américaine quelque peu exceptionnelle en tout genre, le politologue Samuel Huntington nous décrit certaines situations où se justifient et se légitiment certains comportements jusqu'au-boutiste, il dira : «L’expérience historique et contemporaine suggère qu’il est fortement probable qu’un groupe autrefois dominant, se sentant menacé par la montée d’autres groupes, réagisse de cette manière. On pourrait alors voir surgir un pays intolérant sur le plan racial caractérisé par un fort taux de conflits interethniques et interraciaux». Hélas, l’Orient est le lieu de tous les contrastes, on n’est pas en présence de Latino-Américains qui enjambent les murs et souillent la pureté de la race ou une immigration massive, incontrôlée et « menaçante » qui déferle sur l’Europe. C’est l’inverse qui se produit : Une majorité écrasante Birmane, bouddhiste, soutenue par une armée rompue aux meurtres qui se propose d’exterminer une minorité ethnique déjà zombifiée.
Le drame de certains pays, c’est de penser qu’on peut sans risques créer une République au moyen d’une armée.




 

MAZOUZI Mohamed
Mercredi 13 Septembre 2017 - 18:23
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