REFLEXION

Regard sur le paysage médiatique algérien à la croisée des chemins ?

La nouveauté de cette presse privée émergente est qu’elle est la propriété de journalistes actionnaires, du moins au départ, et que sa ligne éditoriale est relativement critique par rapport au gouvernement, n’accordant pas une grande surface aux activités officielles et se caractérisant par une liberté de ton qui la singularise très vite et la distingue de la presse gouvernementale.



Vingt ans après la promulgation de cette loi qui a ouvert les portes au pluralisme et à la veille de la célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse, quel bilan peut-on faire du paysage médiatique national ? En termes de chiffres et selon les statistiques les plus récentes (voir tableau), le pays dispose de près de 300 publications avec un tirage moyen par jour de près de trois millions et demi d’exemplaires. Avec quatre-vingt quotidiens et un tirage de plus de trois millions par jour, le paysage médiatique national est sans doute le plus riche et le plus diversifié du Maghreb, voire du monde arabe. Même si professionnels, observateurs et pouvoirs publics considèrent que notre champ informationnel a besoin de plus de protection, de cohérence et de professionnalisme.

Une expérience unique au monde
Faut-il rappeler, avec le secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre chargé de la Communication, lors du point de presse qu’il a donné à l’occasion du vingtième anniversaire de ce texte (la loi du 3 avril 1990), que l’histoire de la presse algérienne ne commence pas en 1990 et ne finit pas en 2010, mais que, depuis sa naissance, il y a plus d’un siècle, plusieurs étapes structurent sa longue marche, dont l’indépendance du pays constitue assurément la période la plus déterminante, comme en témoigne l’accès, pour la première fois, à la forme la plus achevée du journalisme, à savoir l’édition quotidienne, même si, à cause du choix politique, le nombre de titres est demeuré extrêmement réduit, tout autant que la liberté d’expression d’ailleurs. A l’évidence, en 1962, un vieux rêve de tous ceux qui ont exercé le métier de journaliste ou de publiciste se réalisait. Impossible durant toute la période coloniale, le « quotidien » fait son entrée dans l’histoire de la presse écrite algérienne et contribue à la formation d’une opinion publique nationale.
La levée du monopole gouvernemental, d’abord sur la presse écrite depuis 1989 et partiellement sur l’audiovisuel, constitue certainement une autre grande avancée du pays sur le chemin de la libre expression et de la démocratie. Cela est rendu possible grâce au fort besoin de la société de s’exprimer et à la volonté d’un gouvernement d’accompagner l’ouverture économique par une ouverture politique et médiatique.
Chose unique au monde, la presse privée va être une création ex-nihilo des pouvoirs publics dont la doctrine politique est un ultralibéralisme de type nouveau : créer une entreprise privée là où cela n’existe pas, en l’occurrence, dans le domaine médiatique. C’est ainsi qu’un processus a été amorcé et des mesures concrètes prises.
Outre la loi de l’information de 1990 qui permet aux citoyens de publier librement un journal, une circulaire du chef du gouvernement portant le numéro 4, relative au régime d’exercice des journalistes du secteur public, propose aux journalistes soit de quitter le secteur public pour aller travailler dans les organes des partis politiques de leur choix, soit de se constituer en collectif et de tenter «l’aventure intellectuelle», soit de rester et de créer des comités de rédacteurs et donc de pouvoir participer, à concurrence d’un tiers (bloquant), au capital social de l’entreprise. Cette dernière perspective n’a jamais pu aboutir, pour diverses raisons, entre autres, la forte volonté des pouvoirs publics de l’époque de « liquider » au plus vite la presse gouvernementale (en la versant au parti FLN) avant de s’apercevoir qu’il fallait la garder mais dans la perspective de la privatiser. Des dizaines de journalistes (entre 140 et 200) ont préféré la formule de « l’aventure», d’autant plus que le gouvernement leur a promis des aides conséquentes :
– Le déblocage de deux années de salaires, comme « indemnité de licenciement» ;
– des facilités de prêts bancaires.
– l’affectation de locaux publics aux nouvelles rédactions ;
– une aide de l’Etat aux collectifs pour mettre sur pied des études technico-financières.– la création d’un Fonds de promotion de la presse écrite et audiovisuelle mobilisant une somme de 400 millions de dinars (loi de finances 1991).
A cela, il faudrait sans doute ajouter la possibilité d’utilisation des imprimeries de l’Etat et l’accès à la publicité. Une fois lancée, la machine ne s’est pas arrêtée parce que, une fois de plus, les pouvoirs publics étaient décidés, car, pour l’histoire, certains quotidiens, notamment arabophones, se sont vite essoufflés, et c’est grâce à l’Etat qu’ils ont pu reprendre, continuer et enfin s’imposer. La nouveauté de cette presse privée émergente est qu’elle est la propriété de journalistes actionnaires, du moins au départ, et que sa ligne éditoriale est relativement critique par rapport au gouvernement, n’accordant pas une grande surface aux activités officielles et se caractérisant par une liberté de ton qui la singularise très vite et la distingue de la presse gouvernementale. Et en moins d’une décennie, elle a montré tout son dynamisme et sa capacité de fidéliser ses lecteurs. Elle connaît, malgré la disparition de nombreux titres (sur les 823 titres créés entre 1989 et 1999, seuls 129 paraissaient encore en 2001) pour des raisons essentiellement économiques, un développement fulgurant, atteignant aujourd’hui 80 quotidiens. En tirant le meilleur profit de la précarisation de la presse publique, de la sur médiatisation de la tragédie, du laisser-faire total en l’absence d’autorités de régulation et de statut du journaliste, elle a pu élargir constamment son lectorat et disposer d’une solide assise matérielle grâce à une manne publicitaire conséquente stimulée par l’implantation d’entreprises multinationales. Bien entendu, la grande diversité des titres ne signifie pas forcément une réelle pluralité. Car en examinant bien la réalité du secteur, on se rend très vite compte que quelques titres, une dizaine tout au plus, se partagent plus de 80 % du marché. Ce qui donne une image particulièrement étriquée et bien éloignée de la liberté et de l’indépendance et pose la lancinante question du danger que présente ce quasi monopole précisément pour le pluralisme, les libertés et la démocratie.


Crédibilité, modernisation et professionnalisme

Une nouvelle vision du champ médiatique a vu le jour depuis l’accession à la magistrature suprême du Président Bouteflika pour lequel « notre pays a opté pour la voie du pluralisme politique et médiatique » et « la liberté de la presse représente un socle solide dans notre projet démocratique » (qui) « aura tout notre respect et tout notre soutien ». Dans ce message adressé l’année dernière à la corporation, le chef de l’Etat définit la mission de la presse qui réside dans l’accompagnement des mutations politiques, sociales et culturelles du pays, qu’elle « ne doit marquer aucune hésitation à combattre les fléaux sociaux que sont la complaisance, le clientélisme, le régionalisme, la bureaucratie et la corruption » et situe le grand défi qui se pose à elle « en termes d’ancrage de la culture de la déontologie. Il réside aussi dans l’objectivité à mettre dans le traitement de l’ensemble des questions pour garantir la nécessaire crédibilité et le professionnalisme à même d’assurer respect et continuité ». Dans la vision du Président, «la presse ne doit pas se complaire dans le rôle d’intermédiaire inerte ni accepter d’être un outil entre les mains de rentiers pour l’utiliser à des fins autres que celles servant la nation», mais «doit, au contraire, redoubler d’efforts pour permettre au pays d’aller vers davantage de progrès en vue d’atteindre les objectifs de paix, de sécurité et de développement durable».
Le chef de L’Etat, réélu le 9 avril pour un troisième mandat, a rappelé également son engagement, fait au cours de la campagne électorale à cette présidentielle, de procéder à une révision de la loi sur l’information, promesse que le gouvernement est tenu de traduire en acte. Si dans son message le président de la République a évoqué la question lancinante de la crédibilité et celle de la professionnalisation, ce n’est guère un hasard car beaucoup de titres ont fait de la recherche effrénée du profit leur credo au mépris de l’éthique la plus élémentaire alors que d’autres jouissant de l’aisance financière n’ont pas senti le besoin de se redéployer et de constituer des entreprises de presse fortes, fiables et durables.
Bien plus et tirant la leçon de l’expérience pluraliste dans le domaine de la presse écrite, le gouvernement manifeste une certaine retenue quant à l’ouverture immédiate des médias lourds, radio et télévision, au capital privé. Parce que cette expérience a révélé, selon les termes du Premier ministre, «les dérives possibles par le fait de l’idéologie, des lobbies et autres phénomènes ». La démarche gouvernementale, qui s’inspire du programme présidentiel, privilégie le développement et la modernisation des capacités de la télévision nationale, de la radio et de l’agence de presse. Une phase transitoire est nécessaire et doit être utilisée pour «développer et consolider la professionnalisation et l’éthique avant d’être étendue aux médias dits lourds ». . Ceci étant dit, l’effort des pouvoirs publics dans le secteur de l’audiovisuel, notamment la télévision et la radio, est constant. Avec une radio au niveau de chaque wilaya, le pays s’est doté d’un réseau assez dense dont l’exemple est rare dans le monde arabe, faisant ainsi de l’information de proximité au service du citoyen l’une de ses préoccupations majeures. Tout comme le processus de numérisation . Rappelons que la diffusion numérique a débuté en 1997 avec la diffusion des chaînes algériennes par satellite et la réception des programmes internationaux et que le transport des programmes audiovisuels par faisceaux hertziens numériques est entré en service depuis l’an 2000.Le pays a adopté la télévision numérique terrestre qui consiste à transmettre des programmes télévisés sous forme d’un signal numérique (MPEG/DVB-T) à partir d’émetteurs placés au sol (et non par satellite ou par câble). Ce choix est motivé par les services ajoutés qu’elle peut offrir à savoir une qualité vidéo et audio supérieure, une augmentation du volume des programmes, avec la possibilité d’ajouter des bouquets de chaînes nationales et de chaînes de proximité, une mobilité et la portabilité ainsi que l’interactivité. Sur un autre plan et concernant la presse publique dont la place au sein du système médiatique national ne cesse de se réduire (moins de 5%), des réformes en profondeur sont indispensables.

Achour Cherfi
Mardi 3 Mai 2011 - 10:30
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ACTUALITÉ
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