REFLEXION

Nekmarya survit grâce à une agriculture de subsistance



Cette zone montagneuse est entrée dans l’histoire par une porte de secours. C’est sur ses terres, dans le douar Frachih, exactement au niveau de la grotte éponyme, où durant les journées tragiques des 18 et 19 juin 1845, le sinistre Pélissier, à la tête de plus de deux bataillons qu’accompagnaient de zélés serviteurs autochtones qui lui servaient de guides, commettra l’un des plus abjects crimes de guerre du 19ème siècle.

Poursuivant la tribu des Ouled Ryah qui avait trouvé refuge dans la grotte, le criminel soldat s’empressera d’en fermer les issues et d’y mettre le feu. Plus de 1 000 personnes, entre hommes, femmes et enfants, y mourront asphyxiés. C’est en hommage au combat singulier des hommes de toute la région du Dahra, durant la longue nuit coloniale mai également durant la décennie noire, qu’El Watan est allé à la rencontre des ces populations qui sont et pour toujours la fierté non pas uniquement de l’Algérie, mais de l’humanité entière. Nous y avons rencontré des hommes, jeunes et plus aguerris, fiers de leur passé et décidés à se forger un avenir. Le hameau perché sur une abrupte colline semble assommé par le soleil couchant. Les quelques boutiques qui font face à l’austère mairie du village attendent désespérément une introuvable clientèle. Le chemin en colimaçon qui traverse comme un lacet le village, réserve par endroit des surprises dont on pourrait aisément se passer. Le jeune maire qui accepte avec empressement de nous recevoir en sa demeure, semble mesurer l’étendue de sa mission.

Car à Nekmarya, sur ces contreforts de la chaîne montagneuse du Dahra, à seulement quelques lieues des anciens maquis islamistes de sinistre mémoire, le seul représentant de l’autorité, avec la minuscule caserne des gardes communaux, reste le maire. Celui-ci fait un bref exposé sur l’état des lieux. La principale ressource de cette commune, pour ne pas dire l’unique, demeure incontestablement l’agriculture. Les terres morcelées et fortement accidentées constituent l’ultime refuge pour ces populations besogneuses. Sur la route fortement cabossée qui mène au village, nous croisons une population bigarrée et travailleuse. Les chaleurs de l’après-midi devenant moins agressives auront fait sortir dans les champs filles, femmes et enfants. Les minuscules parcelles de pois chiches et de céréales sont les plus visitées en raison de l’entame des premières moissons. Ici, chaque famille possède son aire de battage. A l’aide de rouleaux de pierres datant de l’ère punique, que tirent avec application les dociles ânes, les touffes de blé se laissent écraser afin d’extraire les grains qui sont ensuite séparés de la paille en soulevant vers le ciel le précieux mélanges. Ce sont la densité des grains et la force du vent qui, en se conjuguant, parviennent à éloigner les pailles. Les grains, plus lourds, se regroupent au pied de l’opérateur qui voit le tas se former à chaque effort. Car, à Nekmarya, même s’ils en avaient les moyens, les agriculteurs ne peuvent se payer le luxe de ramener une moissonneuse batteuse.

Non à l’amnésie.
Les terres vallonnées ne laisseraient aucune chance à ces lourdes machines. Alors que la plupart des habitants continuent à recourir à la bonne vieille faucille et à la dextérité légendaire des moissonneurs, il y en a des plus chanceux qui disposent d’une minuscule moissonneuse lieuse. Monté sur 3 roues, qui lui assurent une formidable maniabilité, l’engin permet de travailler sur une largeur d’un mètre. Mais en ces temps d’intense chaleur, Nekmarya se souvient et ses souvenirs sont des plus douloureux. En effet, il y a de cela 163 ans, le sinistre colonel Pelissier massacrait plus de 1 000 personnes appartenant à la tribu des Ouled Ryah. Ayant colmaté les deux entrées de la grotte, il fera un énorme brasier que les habitants du douar Frachih continuent de se raconter entre générations. Ce crime, qui parait si lointain, est encore très vivace. Tour à tour, Boukhari, secrétaire général de la mairie, Benabed et Abdelkader Ennayeb, élus à l’APC, se relayeront pour dire combien leur commune qui a tant donné – on y compte en sus des 1 000 à 1 200 victimes asphyxiés dans la grotte, pas moins de 73 chouhada de la guerre de libération-, continue de vivre les affres d’un sous développement endémique.

Benabed soulignera qu’une région qui a donné 73 martyrs, mérite un geste de la part des responsables. A la vielle du 163ème anniversaire des enfumades, chez nos interlocuteurs, tant parmi les jeunes agriculteurs du douar Frachih que chez les personnes rencontrées au niveau du chef-lieu de la commune, le sentiment d’une profonde amertume est largement dominant. Ici, personne ne comprend, ni n’admet qu’après autant de souffrances et de sacrifices consentis, rien n’a été entrepris afin que la mémoire collective soit ravivée. Tous souhaitent que le gouvernement fasse un effort de réhabilitation de cette région. L’une des toutes premières opérations souhaitée est de rendre un vibrant hommage à toutes les victimes de ce terrible crime colonia. Cet hommage se devra d’être solennel et national. Car après 163 ans, il n’est plus permis d’entretenir l’oubli, comme si ce combat ne nous concernait plus. Car chez les gens d’ici, la coupe est tellement pleine qu’il serait temps d’agir pour que l’espoir revienne.

Revue Africaine N51 - 1907

Extrait du livre "Parler des camps, penser les génocides", de Sadek Sellam, Albin Michel 1999.

Nature de l’événement : Enfumades

Date : 19 :20 juin 1845

Commanditaire : Colonel Pelissier

Ethnie ciblée : Ouled-Riah

Lieu précis : Nekmaria-Ghar-Ferachich

Bilan de l’Opération : 760 morts


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Jeudi 18 Juin 2009 - 21:16
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