REFLEXION

Mandela : Espoir(s) et désillusions.

Un homme est mort qui n’avait pour défense. Que ses bras ouverts à la vie. Un homme est mort qui n’avait d’autre route. Que celle où l’on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte. Contre la mort contre l’oubli. (Paul Eluard)



Un héros  vient de quitter cette planète glauque et ratatinée pour aller enfin séjourner parmi ses pairs, à l’Elysée, au Walhalla ou ailleurs, dernière demeure de ces braves pour qui l’humanité était la seule patrie et la seule religion. Il s’en est allé là où il pourra rencontrer les gens de son espèce, ceux qui vécurent sans être obsédés par le pouvoir, la gloire ou l’argent. Le casseur de cailloux, l’impénitent forçat  se fait la belle  après avoir rêvé et fait croire au monde qu’une vie ensemble était possible, que l’on pouvait  s’estimer et coexister sans que les uns pensent sans cesse  à spolier et à exterminer les autres, toujours et encore de mille manières différentes, plus subtiles, plus légitimes et plus convaincantes si possible.
Un homme est mort après avoir fait germer en nous, au prix de tant de sacrifices, la douce et tenace illusion que les trêves étaient possibles, prospères et  de longue durée.
Mandela a réussi son pari, vu ses rêves les plus absurdes exaucés, l’Afrique du sud n’est plus  souillée par ses discriminations criminelles mais le monde n’est pas  pour autant plus libre et encore moins l’Afrique.  Les héros se font de plus en plus rares, les combats sont de plus en plus douteux. Bref ! On ne rêve plus.
« L’homme est né libre et partout il est dans les fers. » disait Rousseau  
Les noirs continuent à broyer du noir, on continue à casser des cailloux sur leurs têtes lorsque ce ne sont pas eux même la plupart du temps qui exécutent cette sale besogne assez rentable d’ailleurs pour  leurs anciens maîtres.
« La prolifération des conflits ethniques, les assassinats politiques, les "coups d'Etat permanents" deviennent la marque de fabrique de l'Afrique. La démocratie semble le mot le plus banni du vocabulaire de nos dirigeants. La pauvreté attribuée au continent tranche avec l'inventaire des richesses du sous-sol, richesses laissées à l'exploitation de ceux-là mêmes qui furent jadis nos dominateurs. Et lorsqu'un pays a la hardiesse de remettre les pendules à l'heure, l'ancienne puissance se tourne vers un opposant fabriqué de toutes pièces. On lui donne les armes et on l'accompagne dans sa conquête du pouvoir.» (1)
 Madiba a laissé une Afrique qui a toujours besoin d’être civilisée, maternisée pacifiée et mise sous mandat  pour le bien de tous. Lorsque les ghettos et les atrocités disparaissent quelque part  c’est pour refleurir ailleurs. Des  « Soweto », le monde en fabriquera toujours.
Toute l’humanité se trouve endeuillée par  la disparition d’un homme qui a vécu bien au-delà de ce que tout le monde puisse espérer. Ce n’est pas la mort d’un noir fusse-t-il aussi  mythique qu’était Mandela  qui attriste cette planète absurde, ce serait plutôt la fin  d’une époque romantique, idyllique et féérique, une époque où l’aventure et les luttes avaient un sens. Il n’y aura plus de Lumumba, de Guevara, d’Allende…et de rêve.
La nouvelle de sa mort retentira dans les cœurs des gens avec plus d’écho que celle du Pape, et pourtant  il n’avait ni église, ni fidèles, ni Dieu à représenter. Il avait beaucoup plus que ça à offrir : Le rêve et l’espoir pour meubler nos âmes et  nos cœurs emplis de doute et d’appréhension, dans des moments de brume où la religion et l’Etat ne sont plus visibles.
Nous ne pleurons pas Mandela, nous pleurons nos rêves qui s’effilochent et nos idéaux qui s’évaporent dans un monde qui refuse obstinément de changer, une humanité fatalement happée par un gigantesque maelstrom d’injustice, de désordre et  de déprédation. La médiatisation mondialisée à l’annonce de sa mort  témoigne de  l’immensité du vide spirituel  et moral dans lequel est plongé actuellement une humanité qui  se contente de subsister de  mystifications et de subterfuges.
Tous les présidents s’empresseront de faire leurs adieux à cette icône comme si chacun avait des remords à faire  ensevelir avec le vieux et comme si on cherchait à demander discrètement pardon  à l’histoire pour tous nos reniements et toutes nos viles capitulations.
En ces temps de disette morale, tout le monde est venu saluer une dernière fois une valeur sûre que l’on ne peut marchander par effet de « Titrisation », tel que  Goldman Sachs et  Lehman Brothers  avaient habitué une partie de l’humanité à consommer et à consumer sa vie.
Cet homme aura permis à tous les damnés de la terre de rêver d’un monde meilleur, vraisemblablement niché quelque part ailleurs et qu’il faut chercher ardemment dans une lutte interminable. Sans le rêve aucune vie ne serait supportable. Une année après l’arrestation de Mandela  par la police sud-africaine, aux Etats-Unis, un autre noir  prononcera un discours qui restera gravé  à tout jamais dans la mémoire de tous les laissés pour compte : « I have a dream », dira Martin Luther King pour reprendre le serment fait par une autre  célébrité un siècle plutôt. En effet, c’est le rêve qui nous fait vivre. Et la vie est truffée de symboles et de signes prémonitoires. Martin Luther King fera son speech à Washington D.C devant le  « Lincoln Mémorial ».  Il sera assassiné comme ce président abolitionniste et rêveur qu’il avait choisi comme exemple. En dépit de l’audacieuse « Proclamation de l’indépendance » faite par le président Lincoln. En dépit de certaines envolées lyriques grandiloquentes citées dans la Déclaration d’Indépendance Américaine (1776), et assez récemment dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948), (2) cette « Nation Arc-en-ciel », héritage de Mandela, ne verra finalement et assez péniblement le jour qu’en 1994  (et avec un bilan assez mitigé et contesté). Le mythe de Mandela rayonne telle l’Etoile du  berger  dans un ciel où toute lumière s’éclipse, où les repères se dissipent et où l’obscurité demeure menaçante partout ailleurs. Les nations arc-en-ciel ressuscitées autour du pardon et de la réconciliation ne foisonnent pas. Le bilan désastreux fait à l’occasion du cinquantenaire des indépendances africaines n’incite pas beaucoup à l’optimisme et aux réjouissances. Le constat unanime qui se dégage exprimé par des intellectuels de tout bord révèle le même état des  lieux.
L’essayiste camerounais Achille Mbembe en tire la conclusion suivante :
« à peu près partout, de  niveaux très élevés de violence sociale, voire situations d’enkystement, de conflit larvé ou de guerre ouverte, sur fond d’une économie d’extraction qui, dans le droit fil du logique mercantiliste coloniale, continue de faire la part belle à la prédation. Voilà, à quelques exceptions près, le paysage d’ensemble. Dans la plupart des cas, les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont toujours à la merci de satrapes dont l’unique objectif est de rester au pouvoir à vie » (3)
Au moment où ce bilan a été fait (en 2010), le printemps arabe rampait devant nos portes. L’idée de s’immoler n’avait pas encore fait son chemin dans l’esprit du Tunisien feu Bouazizi. On était loin d’imaginer que la « place Tahrir » sera pour les  enfants du Nil, comme la Bastille, chargée de symboles , de vives émotions et de désenchantements.  Personne ne pouvait aussi penser que le cri de guerre «  Zanga – Zanga » lancé allégrement par Kadhafi allait se retourner contre lui. Il sera à son tour pourchassé dans chaque recoin et dans chaque « Zanga ».  En Algérie, les effluves nauséabonds de la Sonatrach qui avaient trop longtemps été contenus se sont libérés dans une atmosphère qui n’avait jamais cessé d’être polluée par des frasques politico-financières abracadabrantes.
On aurait bien voulu que nos héros d’antan devenus par la suite des dirigeants eussent  quitté ce bas monde avec les mêmes honneurs  que Madiba – hélas, n’est pas héros qui veut, car le Pouvoir corrompt et le pétrole corrompt absolument. Saddam  a été lynché par  les yankees tel un vulgaire voleur de chevaux. Kadhafi  sera lynché lui aussi dans des circonstances que nul ne souhaite même à son pire ennemi. Benali et sa coiffeuse de femme ont  été exfiltrés in extremis pour ne pas être lynchés. Moubarak solde son compte  balloté sur une civière entre le tribunal et sa chambre. Bachar El-Assad tente désespérément de sauver les meubles et sa peau réussissant tant bien que mal grâce à d’anciennes alliances politiques qui ne font que défendre leurs intérêts, à des concessions et à une idéologie bizarre que l’occident cultive au nom d’une stabilité politique régionale hypothétique qui consiste à protéger certains intérêts qui ne profitent comme toujours qu’à ces mêmes puissances qui manipulent cet échiquier sur lequel les arabes convulsent.
Quant à l’Iran , les irréductibles d’antan s’évertuent soigneusement à relooker leur idéologie  pour excentrer le pays de l’axe du mal, on essaye de montrer pâte blanche pour faire oublier à l’occident le règne menaçant des Khomeinis , des Ahmadinejad et des Fetwas sanguinaires .Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas, pourrions nous dire pour seule excuse.
L’Algérie reste sous perfusion grâce à une rente pétrolière qui lui a évité jusqu’à présent  de ne pas se ramasser. J’espère de tout mon cœur  qu’on passera sur tous les plans, à autre chose de plus renouvelable donc de plus durable  (en termes d’alternance au pouvoir et de ressources énergétiques) que les produits fossilisés (oligarchies historiques et hydrocarbures)  qui ont été utilisés jusqu’à présent. Les derniers nababs qui agonisent finiront à coup sûr leurs jours dans la solitude et la désolation avec pour seul réconfort la vaine illusion  d’avoir tenté quelques réconciliations hypothétiques par ci, des restructurations ou des réajustements squelettiques par là. L’air est toujours vicié car on retrouve partout une virulente animosité  au sein d’une même chapelle entre des prétendants hantés par cette irrésistible envie  de recourir aux complots les plus violents pour s’accaparer le pouvoir qui constitue  le seul rêve qui  n’a jamais déserté le cœur perfide de ces balbuzards, même au risque patent de faire recourir à leur pays une instabilité politique et sociale endémique.
Si toutes ces révolutions ou ces processus de démocratisation forcés ont échoués et plongé l’ensemble de ces pays dans un enfer qui leur fait regretter la quiétude et l’ordre qui régnait lors du règne de leurs tyrans, c’est parce que ce foutu destin qui façonne l’histoire durablement veut comme toujours que chacun de nous comprenne que  nous aussi, par notre servitude volontaire intéressée ou par notre lâcheté, avions été complices des agissements de ces tordus. Ce n’est donc pas la liquidation physique de ces tyranneaux qui instantanément propulsera nos nations au firmament des grandes démocraties.
Le reste du monde n’est pas plus salubre que l’Afrique. La Pax americana ainsi que cette satanée démocratie que l’oncle Sam se targuait de transplanter en Irak pour la polliniser ensuite un peu partout dans les parages a dévoilé au monde qui étaient réellement les vrais monstres.
L’Irak  a été littéralement plongé dans une ère apocalyptique. Les Talibans rodent toujours comme des spectres irréductibles. Et non content de cette débâcle, les partisans de la « Destinée  manifeste » offrent au monde une crise financière et économique générée selon des processus que seul le diable serait capable d’échafauder. Les effets extrêmement pervers et durables (indubitablement prévisibles) de ces conneries économiques U.S sont incalculables.
Dans le continent de Mandela, les instabilités politiques et les risques énormes qu’ils font encourir à une prospérité et à une relance économique que tout le monde attend replongent les anciennes colonies dans un remake où se mêlent les appétits manifestes de la Françafrique avec comme toujours des velléités de paix et de sécurité. Français, Américains, Chinois, chacun essaye selon ses propres méthodes de se repositionner sur un  continent qui a toujours constitué une planche de salut pour les économies moribondes du Nord.
C’est à  croire que les leçons du passé  n’ont été d’aucune utilité. (Djibouti - Tchad – Gabon –Congo Brazzaville -  Rwanda - Côte d’Ivoire- Lybie- Centrafrique…C’est un véritable rallye transafricain de charité occidentale.
Enfin, je ne pourrai m’empêcher de finir mes réflexions sur ce monde, ses héros, et tous ceux qui ont raté le bus de l’histoire sans faire un clin d’œil pour ces Buzz que seul la providence a le génie de nous concocter. La mort d’Aussaresses coïncidera avec celle de Mandela  -  preuve que l’ange Azraël applique à la lettre ce slogan cher aux Bwanas : « Sans distinction de langue, de race ou de religion ». Le bourreau prendra la même navette que le héros. Et ce n’est que là haut que leurs chemins se séparent.
Un homme est mort – Car tout ce qu’il voulait. Nous le voulions aussi. Nous le voulons aujourd’hui. Que le bonheur soit la lumière. Au fond des yeux au fond du cœur .Et la justice sur la terre. (Paul Eluard)
Notes :
(1) Alain Mabanckou ,  Le Monde Magazine du 04 Décembre 2010
(2) « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Déclaration d’Indépendance Américaine (1776)
« Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde. - Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité et que l'avènement d'un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme. - Considérant qu'il est essentiel que les droits de l'homme soient protégés par un régime de droit pour que l'homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l'oppression… » Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948)
(3) Achille Mbembe ,  Courrier International  du 01.04.2010.

MAZOUZI Mohamed
Mercredi 11 Décembre 2013 - 18:14
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