REFLEXION

Les résolutions du congrès de la Soummam



Le congrès de la Soummam a eu une importance capitale pour la conduite de la Révolution et son succès. Il a organisé les instruments politiques et militaires de la guerre de libération nationale. Les différentes zones de la Révolution (qui deviennent des wilayas) ont été délimitées territorialement. L’Armée de Libération Nationale est devenue une armée quasi régulière avec une hiérarchie, des grades, des commandements aux compétences bien définies. Le congrès de la Soummam a voulu faire des groupes de moudjahidine des combattants disciplinés, organisés obéissant à une tactique militaire adaptée au terrain et à la nature du combat à mener.
La grande force des résolutions du congrès de la Soummam réside dans le fait qu’elles ont clairement défini les buts politiques de la guerre de libération nationale. La stratégie militaire adoptée soumet les actions du combat armé à un objectif politique principal : forcer le gouvernement français à reconnaître le droit à l’indépendance du peuple algérien. Tout est soumis à cet objectif : la nature du combat, les tactiques de guerre, les unions et les alliances. Le congrès a défini une stratégie d’union du peuple algérien, toutes catégories confondues autour d’un objectif stratégique principal : l’indépendance nationale. Il a fait de la Révolution algérienne un grand mouvement populaire armé, doté des structures et des formes d’organisation les plus adaptées à la lutte, suivant une stratégie de large union au-delà des divergences idéologiques, des contradictions sociales et des différences religieuses. L’objectif principal de la guerre de libération nationale affirmé dans la déclaration du 1er novembre 1954 a été clarifié et explicité et le congrès a posé le cadre d’une négociation avec le gouvernement français en affirmant les conditions essentielles (indépendance totale dans l’unité du territoire et du peuple dans toutes ses composantes), et en offrant les garanties pour la minorité européenne et en ouvrant la porte à une coopération économique et culturelle d’une Algérie indépendante avec la France. La grande dimension humaniste de la Révolution s’est exprimée dans les textes affirmant le droit à la coexistence pacifique des populations de confessions différentes dans le respect des droits et devoirs égaux pour tous.
L’organisation de l’ALN
Le congrès de la Soummam met en place une organisation minutieuse des structures de l’ALN. L’Algérie est divisée en six wilayas, remplaçant les anciennes zones. Chaque wilaya est, elle-même, divisée en zones (mintaka) et chaque zone en secteur (kism). Le congrès institue un commandement militaire collégial où tâches militaires et tâches politiques sont fortement liées entre elles. La wilaya est dirigée par un conseil de wilaya sous l’autorité d’un colonel, chef politico-militaire, assisté de trois adjoints avec le grade de commandant, chargés des différentes missions : militaire, politique, renseignements et liaisons. La zone est dirigée par un capitaine assisté de trois lieutenants, prenant chacun en charge les différentes missions. La même organisation est appliquée au secteur dont le commandant est un adjudant assisté de trois sergents chefs. Les territoires de chacune des wilayas, zones et secteurs sont découpés et les limites définitivement tracées. Alger et ses proches banlieues constituent une zone autonome.
Sur le plan purement militaire, le congrès définit les unités de combat. La plus importante unité de combat est la compagnie (katiba) composée de 110 combattants. Elle est divisée en sections (ferka) qui peut réunir 35 hommes elle-même divisée en plusieurs groupes (fawdj) avec 11 hommes. Cette organisation n’est pas rigide. Les officiers de l’ALN disposent de la latitude d’adapter leur organisation en fonction des impératifs de la lutte sur le terrain qui peuvent varier selon les régions et les tactiques imposées par l’ennemi. Les combattants pourront mener des opérations concertées qui réuniront plusieurs katibas pour mener ponctuellement des opérations communes. Dans d’autres circonstances, ils éclateront leurs forces en petits groupes qui se fonderont dans la nature pour échapper aux opérations de ratissage et mener des actions de harcèlement rapides et répétées pour éclater et disperser les forces ennemies. Le congrès fit de la mission de renseignements et liaisons une tâche essentielle de l’action armée où la réussite de toute opération militaire exigeait une bonne connaissance des forces ennemies et une grande capacité de mouvement.
Les objectifs de la Révolution sont politiques
La direction du FLN ne concevait pas de lutte armée sans travail politique. La formation des combattants était indispensable et régulièrement menée par les commissaires politiques à tous les échelons.  Le travail politique en direction des populations était aussi indispensable. On l’a vu dès le déclenchement de la Révolution où les combattants évitèrent les coups d’éclat, s’attachant à préparer les populations par un long et patient travail d’explication. L’adhésion des populations était assimilée comme condition du succès de la Révolution.  
Le congrès de la Soummam instaure dans les zones rurales des Assemblées du peuple de cinq membres, élues par les populations et chargées de l’administration générale : état civil, affaires judiciaires, questions économiques. La Révolution est dotée d’organes de délibération et d’organisation. Un Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA) est institué, composé de 34 membres dont 17 titulaires et 17 suppléants. Il est l’organe dirigeant de la révolution, seul habilité à ordonner un cessez-le-feu et à négocier l’indépendance. Il désigne un organe de direction de cinq membres, le Comité de coordination et d’exécution (CCE) qui siège à Alger.
Le congrès de la Soummam réaffirme les objectifs de la guerre de libération. Celle-ci s’est enracinée dans le milieu rural et les populations paysannes supportent le choc des premiers combats et tiennent bon. Le FLN donne un sens politique à son combat. Il capitalise les expériences du mouvement national. L’objectif n’est pas principalement militaire. La guerre de libération ne sera pas un soulèvement, ni une simple révolte paysanne ni une insurrection spontanée.
« La preuve est faite que la Révolution algérienne n’est pas une révolte de caractère anarchique, localisée, sans coordination, sans direction politique, vouée à l’échec.  La preuve est faite qu’il s’agit au contraire d’une véritable révolution organisée, nationale et populaire, centralisée, guidée par un état-major capable de la conduire jusqu’à la victoire finale. »
La plate-forme de la Soummam considère la guerre de libération nationale comme une lutte ayant avant tout des objectifs politiques et qui demande un long travail d’éducation politique, un encadrement de la population, une stratégie d’union de toutes les forces anticolonialistes. Le congrès de la Soummam définit les buts de guerre :
«  Il ressort que, vu notre situation, nos buts de guerre sont politico-militaires :
L’affaiblissement total de l’armée française, pour lui rendre impossible une victoire par les armes.
La détérioration sur une grande échelle de l’économie colonialiste par le sabotage, pou rendre impossible l’administration normale du pays.
La perturbation au maximum de la situation en France sur le plan économique et social pour rendre impossible la continuation de la guerre
L’isolement politique de la France en Algérie et dans le monde. »
La direction du FLN est consciente du rapport de forces strictement militaire. Elle vise par l’action armée à créer un climat d’insécurité généralisée. Elle cherche à entraîner le pouvoir colonialiste dans une guerre d’usure qui l’obligera à se disperser et à épuiser ses forces. La continuité des opérations militaires exigera un effort financier matériel et militaire impossible à tenir qui épuisera les moyens du gouvernement français. Le but ultime de l’action armée est d’amener ce gouvernement à négocier une issue politique : « La preuve est faite que le gouvernement français, convaincu de l’impossibilité d’une solution militaire, est obligé de rechercher une solution politique. »
 Forcer le gouvernement français à
la négociation
Le FLN s’est déclaré le 1e novembre 1954 prêt à négocier une issue à la guerre de libération. Le congrès de la Soummam réaffirme cette position et en fixe le cadre :
« Conditions d’un cessez-le-feu :
- Reconnaissance de la Nation algérienne indivisible
- Reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie et de sa souveraineté dans tous les domaines, jusque et y compris la défense nationale et la diplomatie .»
Le congrès fixe un cadre général de discussion qui sera plus tard repris lors des négociations d’Evian. En effet, il précisa ce qu’il était prêt à aborder, une fois reconnu le droit à l’indépendance du peuple algérien :
«  Négociations pour la paix, les points de discussion :
- Limites du territoire algérien (limites actuelles y compris le Sahara algérien)   
- Minorité française (sur la base de l’option entre citoyenneté algérienne ou étrangère –pas de régime préférentiel – pas de double citoyenneté algérienne et française).
- Biens français
- Transfert des compétences
- Formes d’assistance et de coopérations françaises dans les domaines économique, monétaire, social, culturel, etc. »
Le congrès de la Soummam avait une vision claire des divergences à aplanir avec l’autorité coloniale pour aboutir à l’indépendance définitive. Il fixa les conditions minimales d’une négociation avec le gouvernement français : unité du peuple algérien (pas de droits particuliers selon les confessions et une citoyenneté algérienne unique), unité du territoire qui devait inclure les régions sahariennes, indépendance totale avec souveraineté entière y compris sur la défense nationale et la diplomatie. Le FLN confirmait ainsi son refus de la large autonomie ou de l’indépendance limitée que le gouvernement français appliquera dans certaines de ses ex-colonies africaines, gardant le contrôle de la défense nationale. Pour autant, le congrès de la Soummam ne ferma pas la porte à des négociations entre Etats souverains dans les domaines économique, monétaire et culturel. Le compromis proposé sera finalement accepté par le gouvernement français, après plusieurs années de luttes. La coopération envisagée dès le mois d’août 1956 prit forme dans les accords d’Evian qui reprenaient des propositions avancées par le congrès de la Soummam et en fait annoncées dans la proclamation du 1er novembre 1954. Celle-ci affirmait :
« Nous avançons une plate-forme honorable de discussion aux autorités françaises si ces dernières sont animées de bonne foi et reconnaissent une fois pour toutes aux peuples qu’elles subjuguent le droit de disposer d’eux-mêmes :
La reconnaissance de la nationalité algérienne…
L’ouverture de négociations avec les porte-parole autorisés du peuple algérien sur les bases de la reconnaissance de la souveraineté algérienne, unie et indivisible.  »   
C’est une marche en avant dans le sens historique de l’humanité
C’est dans son attitude vis-à-vis de la minorité européenne que le congrès adopte des positions très modernes et audacieuses, pleines de sens politique. Il donne à la Révolution algérienne sa dimension humaniste et tolérante. On peut citer bien des passages des textes adoptés :
« C’est une révolution organisée et non une révolte anarchique… C’est une lutte nationale pour détruire la colonisation et non une guerre religieuse... C’est une marche en avant dans le sens historique de l’humanité et non un retour vers le féodalisme.
La Révolution algérienne n’a pas pour but de « jeter à la mer » les Algériens d’origine européenne, mais de détruire le joug colonial inhumain. La Révolution algérienne n’est pas une guerre civile ni une guerre de religion. La Révolution algérienne veut conquérir l’indépendance nationale pour installer une république démocratique et sociale garantissant une véritable égalité entre tous les citoyens d’une même patrie, sans discrimination. »
« La ligne de démarcation de la Révolution ne passe pas entre les communautés religieuses qui peuplent l’Algérie, mais entre, d’une part, les partisans de la liberté, de la justice, de la dignité humaine et d’autre part, les colonialistes et leurs soutiens, quelle que soit leur religion ou leur condition sociale. »          
Le congrès de la Soummam reprend les positions adoptées précédemment par le mouvement national, aussi bien par le MTLD que par l’Association des oulémas et continue le message porté par la proclamation du 1er novembre 1954.
En affirmant la primauté du politique sur le militaire, le congrès de la Soummam signifiait que son action militaire avait pour but de forcer le gouvernement français à accepter l’indépendance de l’Algérie et qu’il n’y avait pas d’objectifs exclusivement militaires. Il signifiait que toute action entreprise devait se mesurer à ses conséquences politiques : élever le moral de la population et renforcer sa cohésion, ramener les indécis et les modérés à l’idée d’indépendance, barrer la route aux alliés de la colonisation, susciter le soutien et la sympathie auprès des populations françaises et sur la scène internationale. Le congrès de la Soummam n’effaça pas les contradictions qui existaient objectivement dans la population algérienne. Il se contenta d’affirmer un contenu social fort qui allait marquer le cheminement de la révolution algérienne et les politiques de l’Algérie indépendante. Son objectif principal était l’union de tous les Algériens pour l’indépendance, toutes conditions sociales confondues et quelles que furent les confessions. Cette ligne coupa les ponts à la politique du général de Gaulle qui chercha en vain à dégager une troisième force, composée
d’Algériens opposées à l’indépendance, puis d’Algériens voulant l’indépendance mais sans le FLN et sous la protection de la France. Contrairement à certaines interprétations, le FLN ne s’est pas divisé entre partisans et adversaires de la négociation. Celle-ci était présente comme objectif principal de la Révolution dès le 1er novembre 1954, longuement explicitée dans les résolutions du congrès de la Soummam et par la suite appuyée massivement par les combattants de l’ALN.

 

Boualem Touarigt
Vendredi 19 Août 2016 - 19:29
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