REFLEXION

Les jeunes de Achaacha : Après la harga, cap sur les stups !

‘’Il n’y a ni filière, ni réseaux spécialisés de passeurs, ni folie qui incitent à l’aventure suicidaire ! Il ne s’agit que d’un concours de raisons et de facteurs objectifs qui font que les jeunes optent ou renoncent à la harga !’’ C’est ce qu’ont voulu nous faire comprendre ces jeunes d’Achaâcha, cette paisible contrée qui s’est adjugée la réputation de tête-de-pont desservant la péninsule ibérique à partir de la côte mostaganémoise.



Les jeunes de Achaacha : Après la harga, cap sur les stups !
Mettant de côté les arguments des ‘’officiels’’ qui théorisaient lors des conférences et des ‘’sorties’’ télévisuelles ou radiophoniques, c’est sur le terrain que ‘’Réflexion’’ est parti appréhender le dramatique phénomène ayant longtemps hanté l’esprit de générations entières de jeunes. Achaâcha, c’est cette daïra la plus éloignée de son chef-lieu de wilaya, Mostaganem. Relativement petite par son étendue, ou sa population, mais grande par l’immensité de ses atouts touristiques naturels en jachère, cette daïra traversé par la RN11, est à quelques kilomètres près, équidistante de Mostaganem au sud-ouest, et de Ténès à son nord-est. Elle s’est forgée une première réputation de bassin maraicher producteur de tomates à contre-saison, au moment où seule la lointaine Adrar était capable d’en fournir mais avec une qualité moindre, avant de s’ériger en pôle d’embarquement clandestin pour la péninsule ibérique. Deux distinctions qui trainent derrière une longue histoire de développement boiteux, des péripéties heureuses ou malheureuses, des causes favorables et objectives, des essors et des déclins alternés ou successifs, et des conséquences peut-être heureuses pour une minorité, mais plutôt fâcheuses pour la grande masse des jeunes qui pour l’heure s’occupent à peupler les cafés des bourgades d’Ouled Boughalem, Khadra, et Achaâcha. ‘’Notre travail c’est ça ! Remplir les cafés, du matin au soir !’’, affirme, avec une pointe d’humour, d’ironie et de colère refoulée, un jeune qui obstruait en partie l’accès au café. Une exclamation crue, sans le moindre état d’âme, et sans trop chercher à savoir qui nous étions ! ‘’Effectivement, les cafés sont quotidiennement encombrés. Du matin jusqu’à la mi-journée, puis du début de l’après-midi jusqu’au soir. Entretemps, chacun rentre chez-lui pour voir s’il y a bien quelque chose à manger. Ils n’ont pas d’autres occupations. La quasi-totalité des universitaires sont chômeurs. Il n’y a pas de débouchés pour eux !’’, explique Noreddine, notre compagnon du jour. Un compagnon, marié et licencié en sciences de la communication qui, depuis 2002, court derrière un quelconque emploi, après épuisement de 2 contrats de pré-emploi. Une ‘’expérience’’ de 9 années en dispositifs d’insertion des jeunes qui aura le mérite de lui avoir révélé pratiquement toutes les préoccupations de sa daïra et de sa population à 70% composée de jeunes. Témoin de la ‘’flambée’’ puis de ‘’l’extinction’’ du phénomène de la harga à partir de la plage ayant concédé à Ouled Boughalem le titre de tête-de-pont à destination de la péninsule ibérique, il en sait des choses ! Énormément de choses, de récits, de réussites et d’échecs multiples.

Avant la harga, l’exil volontaire était une tradition !
Difficile, voire impossible de trouver une famille d’Achaâcha qui ne compte parmi ses membres, au moins un émigré et un harrag ! De par la précarité de l’emploi à l’échelle locale, les jeunes de cette contrée avaient pris habitude à ‘’s’exiler’’ bien loin du bercail, en quête de quoi subvenir aux besoins de leurs familles. Ainsi, une première communauté s’est établie outre-mer. En France, à Perpignan et sa région précisément. Bien avant l’instauration du visa d’accès à ce pays et en toute légalité évidemment. Des centaines d’adolescents et de camarades ayant à peine dépassé l’âge de la majorité ‘’fuguaient’’ sciemment et délibérément, en groupuscules de 2 à 4 éléments, à travers toute l’Oranie. De l’autre bout de Mostaganem à la frontière algéro-marocaine, en passant par Mascara, Oran, Aïn Témouchent et Tlemcen, tous les fellahs et autres exploitants agricoles connaissaient ces ‘’Achaâchi’’ remarquablement besogneux, particulièrement sobres, et surtout omniprésents pour s’acquittant des tâches et des travaux habituels de la terre et de la garde du champ ou du matériel confiés. Peu exigeants, c’étaient des ouvriers à tout faire. Ils logeaient in-situ, parfois dans des cabanes de fortune qu’ils montaient eux-mêmes, et, sans rechigner, font cuisine et ménage. Tous les 2 ou 3 mois, voire au-delà, selon les besoins personnels, des parents, de l’employeur, ou du calendrier des travaux agricoles, ils rentraient au bercail pour déposer ses économies et renflouer la caisse de la famille. Ce ‘’goût’’ particulier à l’exil, conjugué aux difficultés croissantes de décrocher le précieux visa d’entrée en France, a dégénéré en aventures extra-frontalières. Ainsi, fut découverte ‘’Trig El Wahda’’, la voie clandestine vers le Maroc, les enclaves espagnoles en ce royaume, et au-delà, l’Europe. En parallèle, certains ont eu la chance de décrocher des visas pour rentrer en France et en Espagne. Ils en ont profité pour s’y installer légalement. Comme on ne délivrait plus de visas, on a changé de tactique et d’itinéraire : la traversée par mer. Avant même que l’alarme ne soit donnée quant à cette traversée maritime clandestine à partir de la côte algérienne, ils étaient déjà nombreux à avoir réussi le ralliement de l’Espagne à partir de ses dépendances de Ceuta et Melilla.

2007 et 2008 : L’inquiétante ruée massive !
La première traversée au départ de la plage de Bahara remonte à l’année 2007. Elle fut inaugurée par 5 jeunes dont 2 adolescents qui venaient d’abandonner le collège. Des collégiens du douar d’Ouled Ziani limitrophe de la plage d’embarquement. Ils avaient mis à exécution des conseils et des ‘’expériences’’ de jeunes relizanais qui venaient chaque week-end pêcher dans les parages. ‘’Almeria était juste en face, à quelques 6 ou 7 heures de navigation !’’ leur avait-on indiqué. En excellents ‘’enfants de la mer’’, ils ne manquaient point d’audace pour tenter ‘’l’affaire’’. Une affaire qui s’avèrera concluante. Les 2 mineurs semblent toujours en instance de régularisation de leurs papiers et de leur séjour en Espagne. Deux autres compagnons furent refoulés peu de temps après leur débarquement. L’un d’eux périra lors d’une seconde tentative de traversée. Le cinquième a réussi à rejoindre une parente en France, avant d’en être expulsé, il y a juste quelques mois. Deux semaines après l’inauguration, ce fut un autre ‘’contingent’’ qui prendra le large et arriva à bon port. Dans l’expédition, il y avait un licencié en journalisme, et 2 ou 3 autres universitaires. Depuis, une minorité de harraga a pu se débrouiller des papiers. Certains y vivent clandestinement et toujours sur le qui-vive. D’autres sont revenus, refoulés ou de leur propre gré. Il y a 2 catégories de harraga, explique Noreddine. Il y a ceux qui ne manquent de rien ici, mais qui y vont quand même. Ils ont de la famille là-bas, ils partent en quête de la belle vie. Et il y a ceux qui sont poussé par l’indigence et la précarité. De par la débandade sociale, tout le monde s’est mis à rêver de harga. Malgré que nombreux ont été ceux qui ont laissé leur vie, cela n’intimide plus personne. Sûrement pas les jeunes de Bahara. Une grande majorité d’entre eux ont des familles installées en France et en Espagne, alors ils sont tentés par le départ. La tentation s’est propagée même parmi les mineurs. Une ampleur de propagation qui s’est traduite par des vols perpétrés au détriment de leurs propres familles. Gravissime davantage, certains parents ont délibérément incité leurs enfants à partir, en leur remettant l’argent qu’il fallait, malgré qu’ils savaient pertinemment qu’ils risquaient leur vie. Autre cause réelle de départ massif des jeunes : le chômage chronique lassant, conjugué au manque de la moindre perspective d’emploi et de soulagement. Les communes sont pauvres et marginalisées, sans ressources ni entreprises ou employeurs pourvoyeurs d’emplois. Ils profitaient du moment de la rupture du jeûne, durant le Ramadhan. En 2008, des records furent battus. Au troisième jour du ramadhan, 8 ou 9 ‘’botty’’ (petite embarcation de pêche), avec autant de passagers à bord de chaque felouque, avaient pris le départ. Une véritable expédition ! Certains ont réussi la traversée, mais la majorité d’entre eux sont morts, du moins ont été portés disparus à ce jour. Parmi le ‘’contingent’’, il y avait des jeunes de Chlef et Achaâcha. ‘’Non ! il n’y avait pas de passeurs, ni d’organisation spécialisée dans l’acheminement des jeunes !’’, affirment de nombreux jeunes de la localité. Et d’expliquer : ‘’Entre amis, camarades, proches, voisins ou simples connaissances sûres, on se concertait, on s’associait, et on cotisait pour acheter l’embarcation et le moteur devant l’équiper. Une embarcation qui revenait à quelque 20 ou 25 millions de centimes. Pour 30 autres millions, on se ‘’débrouillait’’ le moteur’’. Globalement, la traversée coûtait la soixantaine de millions de centimes. On s’entendait et on se partageait la facture. Parfois, on sollicitait le service d’un marin de Bahara pour la conduite de l’embarcation. L’engouement particulier subitement suscité par la harga a engendré un autre fléau, celui des vols en l’occurrence. Embarcations, moteurs, bijoux et objets précieux, économies des parents précautionneusement cachées, la prédestination de l’objet des forfaits était bien précise. Outre les parents et grands-parents, de temps en temps surpris par la ‘’disparition’’ subite, et du benjamin, du cadet ou du junior de la famille, et de l’objet de valeur ou de l’argent mis de côté pour le cas où, ce furent les pêcheurs qui durent subir les conséquences indésirables de la harga ! Ces derniers ne savaient plus où mettre la tête. Ils étaient obligés de remonter les moteurs de leurs embarcations jusqu’à chez eux, afin de les préserver du vol. ‘’Une rude épreuve, une corvée quotidienne qui rendait dingue !’’avoue un jeune pêcheur qui a dû changer, malgré lui, de vocation et de métier. D’autres avaient construit des abris de fortune sur la plage.

La harga, une amère expérience !
Certains ont été récidivistes à trois reprises, deux fois refoulé. D’autres sont morts ou ont disparu après la seconde tentative. Cette année, et pour la seconde année consécutive, aucun départ n’a été signalé à partir de la ‘’prestigieuse’’ plage de Bahara. La harga s’opère à partir des plages de Sidi Lakhdar et de Benabdelmalek Ramdane, sur la côte mostaganémoise. Et ce ne sont ni le poste de gardes communaux qui y a été installé, ni la criminalisation de l’acte et la sévérité des peines édictées pour sanctionner les auteurs, qui retiennent les jeunes de prendre la mer. C’est plutôt l’amère expérience accumulée en la matière qui a fini par les persuader. Tous les aventuriers se sont imprégnés des mille et une difficultés à s’installer outre-mer, au cas où la traversée s’opère avec succès. Une vie lamentable, qui s’est compliquée davantage à cause de la crise économique qui sévit en Espagne, selon Noreddine qui cite son père, installé légalement en ce pays. Impossible de s’y adapter. Il faut voir quelle vie ils mènent là-bas ! Certains fouillent les poubelles pour manger. Ils sont à court d’argent, incapables d’établir le moindre document permettant le séjour légal, ni de décrocher un quelconque emploi, aussi précaire ou mal payé soit-il. Les espagnols ne veulent plus recruter de clandestins, même au rabais. On ose résister à la misère, mais la patience s’épuise. Surtout pour ceux, mariés, qui avaient abandonné familles et enfants ici. Ils sont de plus en plus nombreux à rebrousser chemin, de leur propre gré, ou expulsés. Ils ne s’obstinent plus à retenter l’aventure. En deux ans, des centaines de jeunes de la région ont pris le départ de la plage de Bahara. Ils étaient placés pendant 15 jours-un mois au centre de transit pour immigrants clandestins avant d’être ‘’renvoyés à l’expéditeur’’. Les aventuriers perdaient énormément d’argent, sans pour autant réussir dans leur tentative. Au bas mot, le voyage revenait à 8-10 millions. Sept sont morts sans compter les disparus à jamais. D’autres, morts, ont été rejetés par la mer sur la côte espagnole. Leurs corps ont été entreposés dans les morgues et leurs proches étaient incapables financièrement de rapatrier leur dépouille. Certaines familles ont déboursé 80 millions de centimes pour rapatrier les corps de leurs enfants. Il leur a fallu faire des cotisations, ici et là-bas, pour rassembler la somme nécessaire. Ce sont là, autant de contraintes à l’origine de l’accalmie du phénomène qui semble prévaloir depuis ! Le site d’embarquement s’est déplacé ailleurs, là où les riverains ne semblent pas avoir consommé ‘’l’expérience’’ de l’échec et du désastre. Les nôtres renoncent. Ils ont vu de leurs propres yeux la misère. Malheureusement leur nombre de plus en plus croissant, conjugué à l’oisiveté permanente les propulse tout droit vers un autre fléau non moins désastreux, celui de la drogue et des stupéfiants. Un phénomène auquel les pouvoirs publics ne semblent pas accorder localement, une grande importance, et qui prend une ampleur toute particulière. Les loisirs pour les jeunes ? Niet ! Les centres culturels sont fermés depuis belle lurette. Des terrains combinés et autres aires de jeux, ont été aménagés aux chefs-lieux des communes, et en certains ‘’gros’’ douars’’, mais la plupart des douars restent à pourvoir. Une dotation qui, de toute évidence, parait à première vue ‘’superflue’’ dès lors qu’on ne dispose pas encore de la route praticable pour accéder à son douar, ou même de l’adduction de l’eau pour se désaltérer !

M.O.T.
Dimanche 11 Septembre 2011 - 22:01
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MOSTAGANEM
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