REFLEXION

Les deux meddahs ou les légendes de Mostaganem

C'est d'abord et surtout pour illustrer la difficulté de l'écriture romanesque en littérature maghrébine que j'ai décidé d'écrire ‘’Les deux meddahs’’. C'est pour pouvoir discuter pratiquement avec mes étudiants de la Faculté de Lettres de Mostaganem. J'ai choisi le domaine constitutif de l'ambiance de la ville, constitué de pratiques, de croyances et d'histoires qui se racontaient par les gouals qui venaient au souk. Au départ, entreprise intellectuelle et didactique d'universitaire, je me suis trouvé aux prises avec la parole collective manifestation d'un imaginaire.



Mostaganem, avec Cheikh Hamada de la chanson bédouine, Ould Abderrahmane et sa halka au théâtre, le châabi chanté aux citadins par Bouadjadj, Ould Laid le merveilleux conteur, Mostaganem a toujours été espace culturel, lieu d'oralité. C'est dans l'espoir de rappeler la mémoire collective d'une ville, c'est-à-dire d'un peuple, que les histoires légendaires des saints de la ville font la trame de cette tentative. Chacun dans son chapitre, raconté en une séance par un meddah, le livre peut être lu comme une suite de nouvelles gravitant autour d'un centre d'intérêt, l'homme.

1-LES MYSTERES DE MOSTAGANEM
“ Gens de peu de foi, gens de rien ! Ecoutez ! Moi, Meddah Medjaher, l’aède des Medjahers, aux paupières hantées de tant et tant d’histoires qui racontent Mostaganem !
Restez à m’écouter, vous n’avez rien à faire ! Fuyez vos mégères ! Fuyez vos problèmes ! ”
Ce jour de ramadan s’annonçait chaud. A côté du marché de la ville se tenaient des attroupements, grappes humaines en cercles autour de personnages qui gesticulaient en s’aidant d’un bendir, d’un violon ou simplement d’un bâton dessinant dans l’air bruissant de mouches des arabesques et des formes aussi mystérieuses que gratuites, qui fascinaient les regards dociles et titillaient les imaginaires engourdis.
Chaque meddah avait ses habitués, ses habitudes, son territoire. Il avait son style reconnaissable et reconnu, son répertoire et le domaine où il excellait : histoires fabuleuses, chansons de gestes, revanche sur le quotidien sous la forme d'une ironie décapante et partagée.
Chacun entouré de ses partisans et de son fidèle public, comme d'habitude, occupait son endroit préféré de la tahtaha, place de terre, battue par tant de semelles oisives et tant de pas errants.
Meddah Madjahers, mal fagoté dans sa gandoura usée jusqu'à la trame, déchirée par endroits et qui laissait voir un sarouel informe, avait une tête de diable avec des yeux malicieux qui balayaient vivement le panorama pour mieux le deviner et mieux l’amuser. Autour d'un cou décharné, un col, élimé et sale, trace d'une chemise à la couleur indéfinissable quoique enserrée dans un gilet brodé d'entrelacs qui témoignaient de jours meilleurs. Un aspect misérable qu'il faisait passer pour une tenue de celui à qui on ne la fait pas, un qui a vu, qui a vécu et qui en a à raconter. Celui-là ne s’intéressait qu’à Mostaganem, centre urbain et lieu de convergence des Medjahers, khamss khemaiss, cinq fois cinq, cinq factions de cinq tribus, Mostaganem passion et repère de cette confédération de tribus, elle même simple appendice des Soueid, si puissants et si craints.
A l’autre  l’extrémité du terrain vague, régnait Meddah Er Rassoul, l’aède du Prophète (que le Salut soit sur Lui). Celui-là ressassait des histoires religieuses, des batailles d’Islam. Il déclamait sentencieusement la grandeur d’un passé qui lui tenait constamment de référence sans que l’on sache la part du quotidien historique de la part du mythe éternel.
L’un tenait un prêche ininterrompu et l’autre une chronique sans fin. D’autres meddahs occupaient les esprits vacants et le temps mort de ces auditoires faciles. Les uns tiraient des histoires pour rire, d’autres des rires de l’Histoire, certains s’adonnaient à des fables merveilleuses et d’autres à des tragédies accablantes.
Meddah Medjahers et Meddah Er Rassoul, parmi tant de bonimenteurs, avaient leurs réputations, leurs spécialités, leurs admirateurs. Ils glorifiaient l’homme. L’un dans l’épopée de la ville, l’autre dans celle de l’Islam. Ils racontaient aussi et surtout la ville comme si elle était un être vivant ayant participé avec honneur ou survécu avec pugnacité à tant et tant de péripéties. Mostaganem faite par des pages plus ou moins éclatantes et surtout plus ou moins compréhensibles, autant de mystères qui font le bonheur des badauds et la prospérité des meddahs. Mostaganem est ville d'oralité, c'est à dire de paroles érigées en culture et peuplant les jours.
Meddah Medjahers faisant deux ou trois pas dans une direction puis s'arrêtant avant de repartir aussi vif dans un autre sens, cerné par l'enceinte de yeux fixés sur lui, par le cercle de têtes qui le tenaient prisonnier dans son rôle de raconteur de savoir et de merveilleux. Seul à connaître la geste des ancêtres, il la répétait à des oreilles assoiffées de mots qui feront des veillés de quartier ou de café, d'histoires qu'on racontera à d'autres, meublant ainsi le vide d'une rencontre sous une tente ou sur un trottoir, à l'occasion d'un mariage ou d'un décès. Ils seront fiers de pouvoir chasser ce silence, manifestation honteuse de l'ignorance que l'on cache. Et meddah medjahers disait :
Mostaganem est une ville faite de mystère, elle est habitée par ceux que nous ne voyons pas, les djinns. Ils sont légion de oued El Macta à oued Chlef. Ce sont eux les vrais mostaganémois et vous n'êtes que l'écume.
Je vous raconterais chaque fois un mystère afin que votre ignardise soit moins étendue, moins profonde, afin que vos yeux soient plus humains, vos paroles plus intelligentes, vos dires empreints de citations savantes et vos affirmations étayées de l'histoire des anciens.
Je vous parlerais du mystère de la date de la Bataille de Mazagran ou comment un ouali prestigieux, Sidi Lakhdar Ben Khelouf, s’approprie par écrit un haut fait d’arme gratifiant et pose à la postérité un problème de datation. Il affirme y avoir participé et décrit avec beaucoup de réalisme la mort du Comte d'Alcaudette. Cependant un mystère demeure au niveau de la datation car l'Histoire de l’école situe  la bataille le vendredi dou el qaada 965 soit le 26 août 1558, or à cette date le narrateur-participant aurait eu l'âge de 170 ans.
Après un arrêt, le meddah, savourant l'effet d'annonce de son information, fait un geste signifiant que ce n'est qu'une petite partie de ce qu'il a à raconter à son public conquis, meddah medjahers continua:
En plein centre de la ville, il y a le mystère de la trouée ou comment se conçoit et s’énonce la puissance post-mortem, la baraka, des oualis. Je dirai les cinq portes de l’ancien Mostaganem. Nous évoquerons le mystère des cinq origines du nom de Mostaganem. Votre ville abrite plus de cinquante deux  oualis ou maqam, parmi lesquels on note les trois gardiens de la mer. Ils sont les protecteurs de Mostaganem par la mer. Je vous apprendrai qui sont les quatre gardiens par la terre. Je vous éclairerai sur le mystère des trois architectures du parc Arsa au temps épique du sandouk ettadamoun, la fameuse caisse de solidarité de l'indépendance. Je vous parlerai aussi des sites Bordj Ettork ou Fort de l'Est, Bordj El Mehal, Tobbana, la Grande Mosquée, Tigditt, des oualis, Benaïssa le Parfait, Ezbentot le libertin, n'oublions pas Ben Khelouf et son fameux palmier, El Mejdoub et ses sentences, Mazouz el bahri, le marin, le lieu dit El Matarba. Nous parlerons de l'exode des gens de Mazagran, du rite des noirs et enfin des medjahers avec leurs oualis de la même famille, leurs taams et à leur tête l'agha Chérif Ben Dani.
Le programme ainsi annoncé, le meddah sentit une quiétude l’envahir. Il souriait de voir combien de curiosités il avait suscité et combien d’auditeurs il avait gagné pour ce mois de ramadan et pour la suite. Il pensait à juste titre que la vie continuerait après ce mois de jeûne et qu’il fallait vivre, donc avoir une source de revenus. Il regardait avec une joie non dissimulée cette affluence exceptionnelle due à l’astuce il avait eu de choisir ce premier jeûne de carême, moment patentée d’une oisiveté institutionnalisée. Et pour installer de bonnes habitudes, il passa aussitôt dans les rangs pour récolter la ziara, obole, juste pour manger afin de mieux se rappeler et bien raconter les histoires à venir, précisait-il d’un air narquois.
Il était sûr que les jours qui s’annonçaient étaient de bonne augure. Il ramassa sa besace crasseuse qui traînait au sol et disparu en promettant de revenir chaque mercredi.           A Suivre

 

Mansour Benchehida
Dimanche 4 Septembre 2016 - 17:48
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CULTURE
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