REFLEXION

La réforme scolaire et les conditions de sa réussite

La réforme de système éducatif, en général, et de l’enseignement scolaire, en particulier a suscité, ces derniers temps,
de vifs débats, de violentes polémiques souvent marquées de connotations idéologiques et démagogiques, rarement constructives. Il eût été plus utile de favoriser l’esprit de concertation, de dialogue fécond et d’émettre des propositions pertinentes et réalistes qui favoriseraient effectivement le redressement tant attendu de l’Ecole algérienne.



En tout état de cause, le secteur de l’enseignement devrait être épargné par ce genre de confrontations aussi passionnées que stériles étant entendu que le laxisme, la routine ankylosante et la « médiocratie » empêchent l’éclosion de l’esprit d’initiative, d’innovation et la promotion du mérite et des compétences authentiques dont notre pays a grandement besoin. Avant d’élaborer une stratégie de remédiation et un plan de réforme scolaire digne de ce nom, ne s’avère-t-il pas indispensable de procéder à une évaluation objective, sans complaisance aucune, de la performance des enseignements préscolaire, moyen et secondaire, de sérier les difficultés rencontrées, les carences d’ordre pédagogique, didactique, administratif et les entraves liées aux réalités du terrain et aux disparités socio-économiques et culturelles entre nos régions. Cette étude préalable permettrait d’établir un diagnostic fiable et de prendre les mesures les plus appropriées pour y remédier. Ne sommes-nous pas en droit d’attendre et même d’exiger que l’Ecole algérienne soit plus performante, qu’elle dispense un enseignement de qualité, qu’elle prépare véritablement les apprenants aux réalités et aux exigences du monde moderne ? Depuis des décennies, le secteur de l’enseignement scolaire est doté du crédit le plus important (après celui de la défense nationale) et dispose d’énormes potentialités et d’atouts certains, malheureusement mal utilisés ou insuffisamment rentabilisés. Le constat incite-t-il à l’optimisme ?
a/ Les déperditions scolaires qui s’élevaient à 536 000 élèves par an de 1999 à 2006 (tous cycles confondus)  n’ont pas été résorbées ou réduites, loin s’en faut ! La fédération des associations des parents d’élèves lance un cri d’alarme et déplore que 500 000 élèves aient été exclus du système scolaire en 2014 -2015, dont 400 000 du secondaire.
Les abandons, les échecs scolaires et les exclusions constituent un véritable fléau. Selon le centre national d’études et d’analyses pour la population, le cycle moyen enregistre un taux de déperdition supérieur à 9% alors que 30% des élèves âgés de 11 à 14 ans quittent l’école à cause des programmes scolaires trop chargées, des horaires inadaptés ou à cause de conflits avec leurs enseignants.Le climat de violence déteint sur l’école et constitue à la fois la cause et l’effet de la délinquance et de la criminalité juvéniles qui sévissent dans les zones urbaines.
b/ Le redoublement, quant à lui, devient un problème préoccupant : en 2014, le taux de redoublement s’élevait à 8.85% dans le primaire, à 19.93% dans le moyen, et était supérieur à 25% en 1° et 2° AS et à 35% en 3°AS, chiffres émanant du ministère de l’éducation nationale.
C’est dire que le nombre anormalement important de redoublants surcharge les effectifs des divisions pédagogiques, pollue et perturbe l’ambiance de travail, démobilise les bonnes volontés et décourage les enseignants les plus consciencieux. C’est le désenchantement ! Que 19000 éducateurs aient déposé leur dossier de mise à la retraite anticipée en 2014 est révélateur de l’état des lieux ! On apprend que 25000 enseignants sont partis à la retraite cette année et qu’il s’avère difficile de pourvoir à leur remplacement.
c/ Les chiffres communiqués lors de la tenue de la conférence nationale d’évaluation de la réforme de l’école (les 25 et 26 Juillet derniers) sont préoccupants : les résultats enregistrés à l’examen de la 5° primaire (qui  sera supprimé à partir de cette année) traduisent une certaine stabilité, tout en restant insuffisants en langue française.
Au BEM, la moyenne nationale en mathématiques est de 7/20 et seuls 27% des candidats y ont obtenu la moyenne. En français, la moyenne a été de 8/20. Au baccalauréat (session de juin 2015), la moyenne nationale en mathématiques a été de 7.47/20 dans les filières scientifiques. Par ailleurs, une disparité fort importante y a été décelée. De nombreux candidats ont obtenu des 19 et 20/20 en E.P.S (au BEM et au BAC) et en musique au BEM ! A croire que les talents foisonnent miraculeusement dans les domaines sportif et artistique ! C’est dire que le système de notation chiffrée doit être sérieusement réexaminé et redéfini.
Selon la ministre de l’éducation nationale, 4000 élèves ont été dispensés des épreuves de langue française aux derniers examens nationaux, une situation alarmante et fortement préjudiciable due à l’énorme déficit en enseignants de cette matière dans certaines régions du pays. Cette réalité –bien amère- n’était-elle pas prévisible ? L’héritage est bien lourd ! Il fallait s’y attendre puisque la langue française n’est guère enseignée dans certaines contrées et, qu’au mieux, on y a souvent fait appel à des enseignants suppléants ou à des contractuels titulaires d’une licence d’espagnol, d’arabe ou … de russe pour parer au plus pressé et faire croire que les cours de français sont « normalement » dispensés ! Cette fausse solution, tout à fait insensée, discrédite dangereusement notre enseignement et sacrifie des milliers d’élèves sur l’autel de la démagogie. Et on s’étonne (hypocritement) que de nombreux étudiants, souvent brillants, peinent à poursuivre leurs études dans les filières scientifiques à l’université où les cours sont dispensés en langue   française ! Quel gâchis ! En outre , nos étudiants, habitués au « parcoeurisme » au psittacisme, présentent d’énormes carences du fait qu’ils sont peu habitués à l’esprit d’analyse et de synthèse, au travail personnel et méthodique, à l’esprit critique objectif et constructif.
d/ Il est indéniable que l’école ne vit pas en vase clos et qu’elle n’échappe pas à l’environnement socio-économique et culturel. Les parents d’élèves assument-ils tous pleinement leur responsabilité ? Participent-ils effectivement au suivi des études de leurs enfants ? Contribuent-ils à leur éducation et à leur épanouissement ? Force est de constater que les parents sont souvent démissionnaires et malheureusement laxistes.
e/ Le recours abusif et systématique aux cours dits « particuliers » constitue également un indicateur, un révélateur de l’état des lieux. Ces cours, souvent dispensés dans des conditions déplorables et imposés par un mercantilisme effréné, par une cupidité et une course insatiable au « fric », s’avèrent peu fructueux pour les apprenants.
Le métier d’enseignants assurément noble, ne devrait-il pas être un sacerdoce ? La lutte contre le décrochage scolaire devrait être l’une de nos préoccupations majeures.
f/ L’inexistence de cantines scolaires dans certaines écoles et leur mauvaise gestion dans d’autres pénalisent lourdement de nombreux enfants, dans les régions déshéritées surtout. La moitié des écoles de la wilaya de Boumerdes (une wilaya nantie pourtant !) en est privée, selon le journal AlKhabar du 29/08/2015 p.6.
Par ailleurs, l’absence ou l’insuffisance du ramassage scolaire constitue une sérieuse entrave et aggrave les disparités sociales et régionales. Que dire de la prise en charge des élèves handicapés moteurs ; les handicapés mentaux eux, sont, dès leur jeune âge et à quelques exceptions près, scandaleusement ignorés et sacrifiés !
g/ Le climat d’instabilité et d’incertitude entretenu et attisé par les grèves à répétition dans le secteur de l’éducation perturbe grandement la scolarisation des apprenants qui sont pris en otages, des élèves désorientés qui finissent par sombrer dans le découragement et le pessimisme ravageurs.
h/ Des polémiques virulentes ont donné libre cours à leur passion quant à l’utilisation de l’arabe dialectal (ou daridja), prônée par certains pour « faciliter » la maîtrise de l’arabe classique (ou fousha) dans le préscolaire et les deux premières années du primaire.
A mon humble avis, une langue donnée ne devrait être enseignée que dans cette même langue, l’arabe classique moderne, qu’on prendra soin de simplifier, d’épurer en usant d’une langue « courante » qui soit comprise et utilisée sans grosse difficulté. Il est entendu que toute langue vivante, parlée et écrite, comprend plusieurs niveaux, la langue orale (courante, familière, vulgaire) est moins élaborée que la langue écrite (courante, choisie, académique). Il me semble sensé d’enseigner la langue arabe dans cette même langue dès les premières années, une langue simplifiée et abordable. Si on use de l’arabe dialectal (lequel ?), tous les dépassements et errements seront permis : ce serait, à mon sens, une « solution » de facilité fortement préjudiciable qui engendrerait des interférences linguistiques, phonétiques, syntaxiques… et finalement aboutirait à une minoration de la langue arabe (fousha).
J’estime que la réforme scolaire ne pourra pleinement réussir que si des mesures mûries et réfléchies sont mises en œuvre en amont et en aval, à portée pédagogique, culturelle et socio-économique puisque l’Ecole doit être ouverte sur la vie et qu’elle prépare à la vie.
Outre les problèmes soulevés précédemment et qui méritent d’être traités d’une manière cohérente, efficace et réaliste, il conviendrait de définir un programme d’action, une stratégie appropriée à mettre en place en concertation avec toutes les parties concernées, enseignants, psychopédagogues, didacticiens, linguistes, parents d’élèves… en se référant aux  réalités du terrain et aux potentialités existantes.
Selon certaines informations, 132 propositions ayant trait à la réforme de l’Ecole seront prochainement soumises à l’approbation du gouvernement.
Les contenus des programmes d’enseignement   devraient être redéfinis en fonction de critères pédagogiques et de rythmes scolaires pertinents. L’utilisation de méthodes et de techniques psychopédagogiques innovantes, attractives et efficaces mettrait fin à la routine et engendrerait une saine émulation entre les enseignants. La nouvelle pédagogie à mettre en œuvre ne devrait pas réduire les savoirs formels qui constituent la clé de voûte de tout enseignement digne de ce nom, tout en libérant l’esprit créatif, la réflexion méthodique et clairvoyante et l’autonomie des apprenants. Les méthodes à préconiser pourraient être réadaptées aux réalités du terrain et utilisées intelligemment.
Par ailleurs, la formation continuée des enseignants,
 des corps d’inspection, des personnels administratif et de gestion devrait faire l’objet d’une stratégie planifiée et d’un suivi rigoureux pour que l’enseignement devienne performant et de qualité. Dans cette même optique, il serait judicieux d’encourager la recherche pédagogique en installant des équipes d’enseignants chevronnés et motivés de chaque discipline pour contribuer à l’enrichissement et à la réactualisation des programmes et des techniques pédagogiques et à la conception d’outils et de moyens didactiques plus appropriés en application de textes réglementaires qui restent à définir.
Les systèmes d’examination, d’évaluation des apprenants méritent d’être redéfinis pour privilégier l’effort personnel, inédit, au lieu de faire prévaloir le plagiat et le psittacisme.
La réduction des effectifs  des classes (qui atteignent ou dépassent 50 élèves par division) s’avère indispensable : le meilleur pédagogue, à qui on confie des classes surchargées et de niveau hétérogène, ne pourra pas être performant tant sa tâche devient éreintante et ses efforts improductifs. N’importe-t-il pas également de mieux sensibiliser et d’informer les parents d’élèves (souvent démissionnaires et permissifs) pour qu’ils assument leurs responsabilités ? Il est évident que la réussite (ou l’échec) de la réforme scolaire n’incombe pas à la seule Ecole et que tout ne s’apprend pas dans la salle de classe.
Cette réforme à mener devrait valoriser le mérite, les compétences professionnelles, intellectuelles et morales, assurer la promotion du civisme et de la citoyenneté et s’accompagner- en amont- de transformations socio-économiques adéquates qui rétabliraient l’égalité des chances et feraient échec à l’échec scolaire. La politique de la gestion des flux, de la quantité, ne devrait plus être menée au détriment du savoir, de la performance et de la qualité de notre enseignement. Un véritable sursaut salvateur (et non des commodités faciles) permettrait de répondre aux aspirations légitimes des élèves et de préparer nos enfants à un avenir exigeant.

 

DAHOU Mokhtar, Proviseur de lycée à la retraite
Mardi 15 Septembre 2015 - 20:19
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