REFLEXION

LE CAPITAL HUMAIN, COMME SOCLE D’UN NOUVEAU DEVELOPPEMENT : Eléments pour une analyse comparée du système éducatif algérien

Un large consensus s’est établi ces dernières années pour souligner le poids spécifique du capital humain dans le développement économique et social des Nations. La compétitivité des économies modernes comme la vitalité et la créativité des sociétés contemporaines dépendent de plus en plus des formes de production, de circulation et de mobilisation économique des ressources humaines.



1. La centralité des ressources humaines dans le processus de création de la valeurfonde un nouveau paradigme productif tourné essentiellement vers la transformation de l’information en connaissance et des connaissances en compétences dans les organisations économiques et non économiques. Entendues comme institutions, ces dernières assurent leur efficience (en going concern) à travers la qualité de l’investissement en capital humain désormais posé comme puissant vecteur de reproduction et d’effectivité, d’économiseur de rationalité et derobustesse des règles, codes et croyances que se donnent les agents économiques dans leurs interactions stratégiques dans un environnement en changement continuel. « Capital humain », « actifs humains », « investissement humain », « développement humain », « capital cognitif », « capital institutionnel », « investissement immatériel » sont autant de notions et/ou de concepts qui annoncent et consacrent une révolution en cours. Amartya SEN, Prix Nobel d’économie (1998), dans son ouvrage Un nouveau modèle économique (2005), insiste longuement sur le rôle critique de l’héritage institutionnel relatif à l’investissement dans le capital humain de la période maoïste dans les succès économiques de la Chine capitaliste. La nécessité de s’adapter aux mutations économiques, technologiques et socioculturelles qu’a généré le phénomène de la mondialisation, entendue comme un exceptionnel mouvement de libération de la mobilité des marchandises, des capitaux, des technologies et des compétences a confirmé et accéléré cette révolution autour du capital humain ou du développement des avantages cognitifs des Nations. Elle en constitue son trait saillant. L’ouvrage de référence de Thomas Friedman, ‘La terre est plate’, en dessine brillement et de manière très documentée, le contenu, les contours ainsi que le jeu des Nations autour de cet enjeu dans le futur. La crise économique mondiale a renforcé cette tendance. Approchée et analysée aussi comme résultat des comportements « courtermistes » des agents économiques faisant du présent (le gain facile « ici et maintenant ») leur seul horizon économique, l’investissement dans le capital humain est posé comme une rupture et une des alternatives les plus fécondes de sortie de cette crise. Synonyme de futur et du cycle long de l’investissement économique, le développement du capital humain construit et projette une nouvelle vision de l’organisation et de la régulation des économies.
2.-Dans cette vision, le renouveau économique et social  des Nations aura pour socle principal le capital humain défini comme l’ensemble des connaissances, des compétences, des qualifications, des habitudes et relations investies par les individus dans les situations de travail.  On peut facilement le percevoir dans les nouveaux standards internationaux des systèmes d’éducation-formation qualifiants. Il faut plus de 50% de Bac +2, 30% de Bac+4 et 20% de Bac +7 pour atteindre les niveaux de compétitivité internationale dans les industries à haute valeur ajoutée. La Finlande,  à la tête des classements internationaux dans ce domaines et d’autres, a pendant longtemps organisé son système éducatif autour de l’objectif d’obtention d’un diplôme d’enseignement supérieur pour 60 à 70% des élèves avant d’en ralentir le rythme ces dernières années pour atténuer le phénomène du chômage des diplômés dans le contexte de crise mondiale. L’objectif du ‘Bac pour tous’ est au cœur de la réforme des systèmes d’enseignement dans le monde pour atteindre ces niveaux et relever les défis que pose le 2ème round de la mondialisation qui sera celui de la compétitivité hors coûts. La mobilisation des avantages cognitifs des Nations prendra une place plus importante par rapport à la mobilisation de leurs avantages comparatifs, principalement le travail, propre au modèle de compétitivité par les coûts. A côté des marchés de la terre, de l’argent et du travail qui ont structuré le capitalisme historique, la naissance et le développement d’un marché de la connaissance et corrélativement celui des compétences seront le nouveau centre des fortes reconfigurations institutionnelles et des réformes profondes qui attendent les économies et les sociétés dans les vingt prochaines années. Les principales tendances de l’investissement éducatif dans les pays développés et émergeants sont illustratives de cette orientation prise ces dernières années par l’éducation formation et ses conséquences sur la compétitivité globale d’une économie:
-La durée moyenne des études initiales par génération est en constante et spectaculaire augmentation : aux USA, elle passe de 8,1 années pour la génération née en 1900 à 15,8 années pour la génération née en 1975. Le taux de fréquentation de l’enseignement secondaire était de 18% en 1910, il passe à 90% à la fin du siècle passé.
-Les investissements et les actions de développement de l’éducation s’orientent de plus en plus vers l’enseignement supérieur qui accapare l’essentiel des budgets : en Hongrie, le taux d’accès à l’enseignement supérieur passe de 10% en 1970 à plus de 35% en 2000 alors qu’aux USA, il passe de 48% en 1970 à 80% en 1993 avant de chuter à 70% en 2000. La Nouvelle Zélande se distingue par un bond spectaculaire avec le passage de 18% en 1970 à 70% en 2000.
-Les pays émergents se caractérisent par une forte orientation des actions sur l’enseignement secondaire. En Corée du Sud, le taux de scolarisation dans l’enseignement secondaire est déjà de 38% en 1970 avant de connaître une croissance remarquable autour de 100% à la fin du siècle dernier. Au Mexique, il passe de 21% en 1970 à plus de 61% en 2000. Il en est de même pour la Chine.
-Les pays en voie de développement se caractérisent par un effort éducatif dans le cycle primaire en particulier (Bengladesh et Côte d’Ivoire notamment).
-Les dépenses (publiques et privées) en matière d’éducation ont été généralement, en valeur absolue et en proportion de la richesse, le double dans les pays développés par rapport aux pays du Sud à l’exception de la Corée du Sud (6,6%) et du Mexique (5,0%) qui sont proches des valeurs des USA (7,1%) et de la France (6,2%) mais dépassant le Japon (4,8%). (Année de référence 2000). L’origine des performances économiques de la Corée du Sud, désormais membre de l’OCDE, est aussi dans cet effort d’investissement éducatif.
-Les performances des systèmes éducatifs ne dépendent pas seulement de la part du PIB qui leur est consacré mais principalement de l’efficience allocative et productive des ressources mobilisées. Dans les pays qui se distinguent par une forte performance éducative et partant économique, la dépense par élève est plus élevée dans l’enseignement supérieur et plus faible dans l’enseignement primaire. Elle peut aller du simple au double comme c’est le cas des pays Nordiques et des USA.      
-Le cas de l’Inde est plus qu’indicatif dans ce sens. Le pays qui en moins de cinquante a réussi la maitrise de l’atome, de la puce, de la construction automobile, participe à la conquête de l’espace et dont l’université a donné plusieurs Prix Nobel, n’a rendu l’enseignement scolaire obligatoire qu’en…juin 2010 ! Une stratégie originale (très controversée au départ) a consisté à faire le choix de former le segment des élites supérieures de la société à travers un système éducatif qui privilégie l’investissement dans la formation de la ‘partie noble’ de la démographie, les ITCC (les ingénieurs, les techniciens, les cadres et les chercheurs) et excluant d’emblée l’option de la massification de l’enseignement avec tout ses travers et dérives dont le plus nuisible est sans doute la formation d’une masse critique de « semi instruits ». Economie de temps et de ressources et qualité des outputs de l’éducation garantie au bout de la chaine de production du capital humain devenus le levier principal de la montée en puissance de l’Inde.
-Dans les pays émergeants et en France, les lycées et les filières professionnelles bénéficient d’un traitement spécial et s’accaparent une partie importante des budgets. Généralement, le coût unitaire est élevé dans ces filières, mais la qualité de l’enseignement est supérieure et l’employabilité élevée.
3.-Quatre indicateurs sont retenus par les économistes de l’éducation pour évaluer la performance d’un système éducatif, en dehors de la part des dépenses et des choix publics des filières de formation à privilégier, de l’apport du secteur privé et du poids des dépenses d’éducation dans le budget domestique :
a.-Le coût d’opportunité de l’investissement éducatif (temps passé au lycée ou à l’université par rapport au temps auquel la Nation renonce en terme de création de richesse par ces élèves et étudiants et ces derniers en terme de revenus et de bien être correspondants) qui pose l’éducation  comme un investissement dans le temps présent pour préparer le temps futur de la Nation et des générations.
b.-La part des ressources et la qualité des actions orientées   vers le développement des activités pédagogiques et scientifiques (travaux pratiques et études de cas, stages, tutorat et coaching, formations transversales, maitrise des outils des TIC, etc. …) et des acteurs (formation de formateurs, de chercheurs, amélioration du management éducatif…) plutôt que vers le développement des capacités pédagogiques de la formation (infrastructures, personnels de soutien...etc.).
c.-La qualité des outputs du système d’enseignement et leur contribution à moyen et long termes au développement de la compétitivité du système économique national.
d.-Le niveau de développement de la recherche scientifique et son degré d’articulation organique et institutionnelle à l’entreprise.   
En Algérie, cette vision semble imprégner de plus en plus les choix des élites économiques et scientifiques de la Nation. Le système éducatif est l’objet d’une contestation et d’une critique de plus en plus radicale et consensuelle. Si le challenge est de construire une nouvelle dynamique de croissance qui s’émancipe à terme des ressources de l’industrie extractive et des rentes exogènes pour s’appuyer durablement sur les ressources du capital humain, la refonte du système éducatif national et de sa relation avec l’économie est un impératif majeur.
Globalement et selon plusieurs études, l’état des lieux dans ce domaine permet de mettre en relief les principales faiblesses du système de développement du capital humain :
-Très forte prédominance des impératifs de gestion de la contrainte démographique scolaire au détriment de la formation des élites économiques, techniques et scientifiques.
-Très forte orientation vers la formation en sciences sociales (80%) au détriment de la formation en sciences de l’ingénieur et technologies.
-Très forte prédominance du secteur public qui privilégie la régulation administrative et le développement des capacités de formation au lieu d’une régulation concurrentielle et le développement des activités de formation.
-Programmes de formation conventionnels peu adaptés aux besoins des entreprises  avec une nette désarticulation entre l’offre et la demande des produits et services formatifs.
-Qualité des produits de la formation peu satisfaisante, malgré les investissements souvent considérables de la part des pouvoirs publics.
-Formation d’une armée de réserve cognitive (plus on est diplômé, plus on est dans le risque de tomber dans la trappe du chômage) de plus en plus importante et de plus en plus pesante et source de tensions et  de conflits dans la société.
-Marché de la formation et des compétences émergeant qui se structure difficilement et n’arrive pas à rendre l’essentiel de ses potentialités  et transformer les formidables ressources latentes en actifs humains mobilisables dans les secteurs à haute valeur ajoutée.
4.- Les objectifs d’alignement de l’économie  algérienne sur un positionnement compétitif régional (comparable à celui de la Turquie par exemple), induisent des besoins structurels de requalification et de relèvement du niveau de son capital humain encore plus importants  que l’on peut rapidement sérier, sans prétendre à l’exhaustivité, comme suite:
a-Développement de nouvelles compétences et de nouveaux profils de qualification pour l’industrie et les services associés au renforcement de sa compétitivité
b-Nouvelles compétences et  habiletés managériales à  développer pour s’approprier les fonctions de l’entreprise, notamment dans le domaine de la gestion du changement, de la réduction des coûts, de la négociation, de la connaissance  et de la pénétration des marchés…etc.
c-Plus grande maitrise des outils et connaissances transversales et des technologies  de l’information et de la communication (y compris les langues étrangères).
d-Formation aux disciplines industrielles, productive, organisationnelle et  technologique (rapport à l’équipement)  et à de nouvelles habitudes du travail industriel. L’acquisition des connaissances liées au développement du capital social et de la sociabilité dans l’entreprise et dans les espaces du travail est sans doute  l’un des enjeux majeur de la réforme des institutions et de l’économie en Algérie. Le succès des  pays émergeants qui ont gagné le 1ér round de la mondialisation (comme d’ailleurs le capitalisme fordiste qui a contribué à l’émergence des USA comme puissance économique du XXème siècle) n’est pas le résultat de la mobilisation d’une main d’œuvre hautement qualifiée. Le stock des connaissances techniques et scientifique nécessaire à une productivité élevée était faible voire très faible. Par contre le volume des connaissances d’intégration et de disciplines organisationnelles  et institutionnelles était des plus élevé. Et ce n’est pas uniquement l’école qui le transmet mais aussi les autres institutions du système social : la famille, la religion, l’entreprise et l’Etat.  C’est la capacité de s’insérer, de se socialiser dans des organisations de plus en plus complexe et de s’intégrer dans l’échelle de l’employabilité qui a été déterminante (le développement du logos intérieur comme le soulignait A.SMITH déjà au XVIIIème  siècle dans son ouvrage Théorie des sentiments moraux). Savoir vivre ensemble, savoir travailler en équipe, savoir s’approprier les solutions des autres (‘développement par mimétisme’ caractéristique des pays asiatiques), respecter les règles et l’autorité dans les organisations (HERBERT A.SIMON), apprendre à apprendre, développer son autonomie sont autant de vecteurs du stock de connaissances nécessaire au développement de la compétitivité des entreprises et des Nations.
5.-Des comportements tournés vers la polyvalence, la mobilité et portés par une forte culture de la réactivité au changement et à la flexibilité  qui est désormais une tendance marquante et durable de l’économie mondiale.
a-Plus grande intervention des pouvoirs publics dans leurs capacités institutionnelles à initier et gérer les programmes « horizontaux » : formation de formateurs, encouragement de la recherche en économie et sciences de la gestion, incitation au développement des activités de certification de la qualité des produits et services de la formation, définition des mécanismes d’aides aux actions de formation dans les entreprises et aux investisseurs dans la formation...
b-Implication des entreprises dans le développement des capacités et des activités de formation technique et managériale, notamment en participant directement dans la conception des programmes et la gestion des institutions de formation. Par exemple, en parrainant des activités de recherche ou en finançant des programmes de formation spécifiques ou en créant des structures de formation d’excellence. L’expérience de la Chine dans ce sens a été exemplaire et prometteuse. L’achat dans les années 2000, par des entreprises (publiques et privées) de 200 universités et écoles pour en faire de puissants vecteurs de formation des élites est à méditer.
c-Création d’institutions de référence (Business School de haut niveau, Ecoles d’Ingénieurs, université libre ouverte sur les entreprises.
d-Soutien des activités de recherche, notamment celles directement liées au succès de l’implantation des IDE en Algérie (gestion du changement, influence de la culture sur la gestion...) ; l’exemple de l’Inde dans ce domaine est à étudier.
e-Appui à la structuration du marché de la formation et des compétences en Algérie dans le sens d’une plus grande professionnalisation en soutenant les organisations professionnelles locales dans les activités d’échange, la promotion de systèmes d’information, l’amélioration de la qualité. Il s’agit là de  quelques indications synthétiques d’analyse et d’évaluation  de notre système éducatif national soutenues par des grands principes d’actions et de réforme à traduire en démarche programmatique. Chaque société choisit la voie de développement de son système éducatif en fonction de ses moyens, ses priorités et de son sentier institutionnel  propre. Mais, me semble t’il, le temps des  questions difficiles  sur les orientations futures de notre système éducatif est venu. Notamment celle de savoir si nous devons laisser notre système éducatif sous la seule pression de la gestion des impératifs de la contrainte démographique scolaire ? Comment concilier égalité de la chance et l’excellence-performance de notre système éducatif ? N’y a-t-il pas surinvestissement, notamment dans le supérieur, par rapport à leur  mode de répartition sur le territoire et à la capacité d’absorbation de l’économie nationale de ses diplômés ?  Quelle est la part de l’école dans la formation d’un modèle d’interaction sociale favorable à  l’avènement d’une économie basée sur la mobilisation du travail et de la connaissance ? Autant de questions  à l’ordre du jour qui attendent .réponses.  
Bio express : Mohammed BAHLOUL est économiste. Il enseigne depuis 1978 à l’Université d’Oran et poursuit des recherches dans les domaines de l’économie industrielle et de l’économie institutionnelle. En 1991, il a fondé et dirigé l’IDRH (Institut de Développement des Ressources Humaines) comme premier centre indépendant de conseil et de formation, d’études et d’expertises globales entièrement dédié à l’accompagnement des entreprises, des administrations et des agences gouvernementales dans leurs programmes et actions de réformes et de changement de l’économie. Plusieurs travaux et réalisations sont à l’actif du centre et de son animateur. Sa participation à la réalisation de programmes d’études, d’appui technique et de formation de très haut niveau dans le cadre d’équipes multinationales (Andersen, Ernest Young, Deloitte, AGRER …etc.) ou à la demande d’organisations internationales (OCDE, Institut de  la Banque Mondiale, Union Européenne, UNECA….) lui ont permis d’acquérir et de renforcer un capital connaissance et expertise de l’économie algérienne appréciable, aujourd’hui de plus en plus valorisé au service de l’amélioration de son environnement et le succès de ses organisations.     


 

Par Docteur Mohamed BAHLOUL, expert en ressources humaines
Mardi 4 Août 2015 - 17:41
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