REFLEXION

LA LEÇON A TIRER DE LA MANIFESTATION DES POLICIERS : L’Algérie de 1963 à 2014, une transition inachevée et toujours à la recherche de son destin

Les événements d’une extrême gravité de la manifestation des policiers qui ont envahi la présidence de la république, symbole de tout Etat et le malaise social à travers la majorité des wilayas doivent être médités. J’avais pourtant en 2005 dans un ouvrage collectif sous ma direction, regroupant économistes, sociologues, politologues, attiré l’attention des pouvoirs publics algériens sur l’urgence de profondes réformes structurelles et une réorientation de toute la politique socio-économique assise sur un Etat de Droit, la bonne gouvernance l’économique de la connaissance et l’entreprise(1). Vieillissement des élites politiques issues de la guerre de libération nationale, obsolescence du système politique et enjeux de pouvoir internes, crise économique, sociale et culturelle ont révélé une réalité bien amère : l’absence dramatique d’une véritable stratégie nationale d’adaptation tant aux nouvelles mutations tant internes qu’externes.. La conjonction de facteurs endogènes et exogènes et l’intervention massive - parfois directe et par moment insidieuse - d’acteurs internes et externes ont abouti finalement à une crise systémique d’une ampleur inattendue et à une transition qui se traîne en longueur depuis des décennies.



1. De la refondation de l’État
L’absence volontaire ou préméditée d’une élite organique agissante, capable d’élaborer des idées structurantes et peser par ses analyses sur les tendances et les choix majeurs qui fondent et marquent le lien social, se fait sentir en cette période cruciale que traverse l’Algérie. Les Algériens veulent vivre leurs différences dans la communion et non dans la confrontation. La refondation de l‘État doit saisir les tendances réelles de la société algérienne en mutation. Le renforcement de l’État de droit devient alors plus urgent quand on sait que la démocratisation des institutions et l’autonomisation vont encourager l’éclosion de nouvelles identités qu’on croyait mortes et qui exigent le pilotage d’un État et d’un pouvoir fort, par sa légitimité, sa crédibilité et sa compétence. La refondation de l’État, pour ne pas dire sa fondation comme entité civile, passe nécessairement par une mutation profonde de la fonction sociale de la politique. La fin de l’État de la mamelle puis celle de la légitimité révolutionnaire signifie surtout que le pouvoir bienfaisant ou de bienfaisances inaugurées comme contrat politique implicite par les tenants du socialisme de la mamelle afin de légitimer l’échange d’une partie de la rente contre la dépendance et la soumission politiques et qui efface tout esprit de citoyenneté active, ce pouvoir doit céder la place à un pouvoir juste, justicier et de justice. C’est la norme du droit qui reprend sa place pour légitimer le véritable statut de la citoyenneté nationale. Le passage de l’État de «soutien» à l’État de justice est de mon point de vue un pari politique majeur, car il implique tout simplement un nouveau contrat social et un nouveau contrat politique entre la Nation et l’État. La construction politique passe aujourd’hui nécessairement par la dialectique de l’alternance politique. L’Algérie ne peut revenir à elle-même que si les faux privilèges sont bannis et les critères de compétence, de loyauté et d’innovation sont réinstaurés comme passerelles de la réussite et de la promotion sociale. La compétence n’est nullement synonyme de postes dans la hiérarchie informelle ni un positionnement dans la perception d’une rente, elle se suffit à elle-même et son efficacité et sa légitimité se vérifient surtout dans la pertinence des idées et la symbolique positive qu’elle ancre dans les corps et les acteurs sociaux. Et la compétence n’est pas un diplôme uniquement, mais une conscience et une substance qui nourrissent les institutions et construisent les bases du savoir et la référence privilégiée des pouvoirs qui sans elles resteront alors prisonniers des schémas sans impact réel sur la dynamique sociale globale. Sans cela, les grandes fractures sont à venir. La refondation de l’État ne saurait se limiter à une réorganisation technique (changement de gouvernement ou de ministres). Elle passe par une nouvelle gouvernance, une transparence totale et une clarté sans nuance dans la pratique politique et les hommes chargés par la nation de la faire, une moralité sans faille de ceux qui auront à diriger la cité avec cette corruption qui prend des tendances dangereuses pour l’avenir de l’Algérie étant facilitée par une économie totalement rentière. La bonne gouvernance est une question d’intelligence et de légitimité réelle et non fictive. Cela implique des réaménagements dans l’organisation du pouvoir devant poser la problématique stratégique du futur rôle de l’État largement influencé par les effets de la mondialisation dans le développement économique et social, notamment à travers une réelle décentralisation. Les exigences d’un État fort de sa droiture et de son droit, si elles constituent un outil vital pour la cohésion nationale et le destin de la nation, ne doivent pas occulter les besoins d’autonomie de pouvoirs locaux qui doivent être restructurés en fonction de leur histoire anthropologique, et non en fonction des nécessités électoralistes ou clientélistes. Les récents événements du Sud montrent l’inadéquation de l’organisation institutionnelle actuelle. L’autonomie des pouvoirs locaux ne signifie pas autonomie de gouvernement, mais un acte qui renforce la bonne gouvernance en renforçant le rôle des acteurs locaux et de la société civile. Cellule de base par excellence, la commune algérienne est régie par des textes qui ne sont plus d’actualité, autrement dit frappés de caducité. «L’objectif central est de transformer la commune “providence” en “commune entreprise”. Cela suppose que toutes les composantes de la société et les acteurs de la vie économique, sociale et culturelle, soient impliqués, sans exclusive, dans le processus décisionnel qui engage la configuration de l’image de l’Algérie de demain qui devra progressivement s’éloigner du spectre de l’exclusion, de la marginalisation et de toutes les attitudes négatives qui hypothèquent la cohésion sociale. L’implication du citoyen dans le processus décisionnel qui engage l’avenir des générations futures est une manière pour l’État de marquer sa volonté de justice et de réhabiliter sa crédibilité en donnant un sens positif à son rôle de régulateur et d’arbitre de la demande sociale. L’image de la commune-manager doit reposer sur la nécessité de faire plus et mieux avec des ressources restreintes. Il n’y aurait donc plus de place pour le gaspillage et le droit à l’erreur, ce qui exclut obligatoirement le pilotage à vue, au profit des actions fiabilisées par des perspectives de long terme, d’une part, et les arbitrages cohérents, d’autre part, qu’implique la rigueur de l’acte de gestion. Ce qui nous amène à aborder les fondements politico-institutionnels démocratiques, la refonte du système partisan, et de la société civile.
 
2.-Réorganiser le système partisan et la société civile comme intermédiation entre l’Etat et les citoyens
L’Algérie, après plus de 50 années d’indépendance politique a un système partisan inefficient et une société civile impotente. Pour le système partisan, en raison des crises internes qui les secouent périodiquement, du discrédit qui frappent la majorité d’entre elles, de la défiance nourrie à leur égard et à l’endroit du militantisme partisan, les formations politiques actuelles sont dans l’incapacité aujourd’hui de faire un travail de mobilisation et d’encadrement efficient, de contribuer significativement à la socialisation politique et donc d’apporter une contribution efficace à l’œuvre de redressement national. Ira-t-on vers un réel changement salutaire en réorganisant la société, du fait des bouleversements géostratégiques mondiaux annoncés entre 2015 et 2020, ou simplement du replâtrage différant les tensions sociales inévitables à terme grâce à la distribution passive de la rente ? Ce sont là des raisons suffisamment importantes pour envisager sérieusement de réorganiser le système partisan, loin de toute tutelle administrative, pour qu’il puisse remplir la fonction qui est la sienne dans tout système politique démocratique. En effet, le discrédit qui a frappé les formations politiques nationales doit laisser la place à des formations crédibles non créées artificiellement supposant une appréciation objective du statut et du rôle qui doivent être les leurs dans une société qui ambitionne de rejoindre le rang des sociétés démocratiques. Afin de mobiliser la société d’autant plus que pour les années à venir, les réformes différées pour une paix sociale fictive, transitoire, seront très douloureuses. Quant à la société civile, force est de constater qu’elle est impotente. La confusion qui prévaut actuellement dans le mouvement associatif national rend malaisée l’élaboration d’une stratégie visant à sa prise en charge et à sa mobilisation. Sa diversité, les courants politico-idéologiques qui la traverse et sa relation complexe à la société et à l’État ajoutent à cette confusion et rendent impérative une réflexion qui dépasse le simple cadre de cette contribution. En raison de la jeunesse très grande de la société civile, des conditions historiques qui ont présidé à sa naissance et des événements tragiques qu’a connus notre pays et auxquels elle a été directement ou indirectement associée, la question qui touche à sa mobilisation doit être traitée avec une attention et une vigilance soutenues. Héritière, dans une certaine mesure, des anciennes organisations de masse du parti unique - puisqu’elle y puisera une partie substantielle de ses cadres et de ses militants - elle va littéralement exploser dans les tout premiers mois qui ont suivi l’avènement du multipartisme. Paradoxe : malgré un contexte sécuritaire particulièrement difficile et dissuasif, dans les années 1990, elle va connaître, à l’instar du système des partis, un développement intensif et débridé durant la décennie écoulée. Ainsi, la verra-t-on rapidement se scinder en trois sociétés civiles fondamentalement différentes et antagoniques, porteuses chacune d’un projet de société spécifique : une société « dite  civile » issue   des anciennes organisations de masse du FLN qui vit du transfert de la rente, souvent seule interlocutrice  du pouvoir mais actuellement déconnectée de la société incapable de mobiliser la société; une  société civile ancrée franchement dans la mouvance islamiste, particulièrement active, formant un maillage dense et d’une efficacité redoutable ; une société civile se réclamant de la mouvance démocratique, faiblement structurée, en dépit du nombre relativement important des associations qui la composent, et minée par des contradictions en rapport, entre autres, avec la question du leadership. Sollicitée à maintes reprises, et à l’occasion d’échéances parfois cruciales, cette dernière manifestera souvent sa présence d’une manière formelle et ostentatoire, impuissante presque toujours à agir sur le cours des choses et à formuler clairement les préoccupations et les aspirations de la société réelle. Aujourd’hui, l’état de désorganisation et de léthargie dans lequel se trouve la société civile nécessite une action vigoureuse de réorganisation qui ne pourra être que salutaire pour elle. Mais cette politique n’a de chance de réussir que si le mouvement associatif est assaini et que si les associations qui le composent ne sont pas au service d’ambitions personnelles inavouables et parfois douteuses.
 
3. Pour de profondes réformes politiques et économiques
Grâce à une  aisance financière artificielle issue des hydrocarbures représentant 98% des recettes en devises, 80% de la dépense publique, 70% du pouvoir d’achat des Algériens, des transferts sociaux et subventions représentant 28% du PIB,  la totalité  des réserves de change, la tendance est de dépenser sans compter, importer au lieu de privilégier la production locale se fondant tant sur l’entreprise locale ou étrangère créatrice de richesses : telle est la situation de l’actuelle gouvernance. C’est le syndrome hollandais. Les réformes structurelles tant  politiques et économiques en Algérie sont toujours au stade des intentions. Or, il n’est plus permis aujourd’hui de faire l’impasse sur le rôle que des acteurs résidents, mus puissamment par des intérêts organiquement liés à la distribution de la rente, ont pu à un moment ou à un autre peser dans un sens franchement défavorable aux réformes politiques et économiques. De même qu’il n’est plus possible d’occulter le rôle que d’autres acteurs, externes ceux-là, ont pu jouer dans un sens tout aussi défavorable, motivés qu’ils fussent eux aussi par la défense d’intérêts de groupes ou de personnes que la poursuite d’un commerce hautement lucratif rendait allergiques à toute velléité de changement et de réformes. Comme il n’est plus permis d’ignorer la nécessaire intégration de l’Afrique du Nord, pont entre l’Europe et  l’ensemble du continent Afrique, face aux nouvelles mutations mondiales. Aussi, les réformes en profondeur du fonctionnement de la société algérienne et non des replâtrages organisationnels impliquent d’analyser avec lucidité les relations dialectiques des réformes et les segments de la production de la rente (Sonatrach) avec les scandales financiers qui la secouent et celui de sa redistribution (système financier) qui bouleversent des intérêts, les gagnants de demain n’étant pas forcément ceux d’aujourd’hui. Lorsque la valeur de la rente des hydrocarbures s’accroît paradoxalement, les réformes sont freinées et l’on assiste à une redistribution passive de la rente pour une paix sociale éphémère avec l’extension de la corruption et une concentration excessive du revenu national au profit d’une minorité rentière. Ce couple contradictoire rente/réformes explique fondamentalement l’instabilité juridique et le manque de cohérence et de visibilité dans la réforme globale. Pourtant, l’Algérie qui traverse une phase cruciale de son histoire, ayant d’importantes potentialités, a besoin qu’un regard critique et juste soit posé sur sa situation sur ce qui a déjà été accompli et sur ce qu’il s’agit d’accomplir encore au profit exclusif d’une patrie. Laquelle patrie a besoin de se retrouver et de réunir tous ses enfants autour d’une même ambition et d’une même espérance : un développement harmonieux conciliant efficacité économique fondée sur la bonne gouvernance ,  l’économie de la  connaissance et une profonde justice sociale, conditionnée par de profondes réformes structurelles, économiques, sociales et politiques, le statu quo étant suicidaire pour le devenir de la nation.
(1)  Ouvrage collectif sous la direction  du professeur Abderrahmane MEBTOUL ,  regroupant économistes, sociologues, politologues, « L’Algérie face à la mondialisation : bonne gouvernance, Etat de Droit et transition vers l’économie  de marché » Casbah Edition  (deux volumes  500 pages 2005

 

Dr Abderrahmane MEBTOUL
Dimanche 19 Octobre 2014 - 17:58
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