REFLEXION

L’héritage colonial de la francophonie

Alors que se tiendra les 19 et 20 novembre de cette année le seizième sommet de la francophonie à Antananarivo, François Hollande a évoqué lors de son récent voyage en Égypte et au Liban l’importance d’encourager et soutenir la diffusion de la langue française dans ces pays. Retour sur l’origine coloniale de ce prosélytisme.



Au cours d’un point de presse organisé au musée copte du Caire le 18 avril, François Hollande a déclaré : « La francophonie n’est pas un cadeau simplement de ceux qui parlent français. La francophonie c’est un combat, un combat pour des valeurs, un combat pour la culture, un combat pour la diversité. Nous voulons donc ici, à l’occasion de cette visite d’État, promouvoir la francophonie ». Les mots qu’utilise le président ne sont pas sans rappeler la rhétorique qu’employaient les élites françaises du XIXe siècle pour justifier la colonisation. La langue française, la langue d’une nation civilisée pour faire sortir le colonisé de sa barbarie primitive, la langue française comme un don « humanitaire et civilisateur » pour reprendre la formule de Jules Ferry. La francophonie en cadeau, une antienne qui date de l’époque coloniale. Définir la langue française comme « cadeau » revient à jeter un voile sur la façon dont elle fut introduite dans bon nombre de ces territoires dits francophones. C’est lui ôter son histoire et son rôle dans le processus colonial. Prenons le cas de l’Algérie où la langue française n’est pas une langue innocente : le français, «une langue installée sur la terre ancestrale dans des effusions de sang !  », écrit  Assia Djebar dans L’Amour, la fantasia (Le Livre de Poche, 2001 ; p. 300).  L’histoire de la langue française en Algérie débute avec le débarquement des flottes françaises le 14 juin 1830 à Sidi-Ferruch (actuel Sidi-Fredj,) qui annonce cent trente ans de colonisation française. Comme le rappelle l’écrivaine algérienne d’expression française, ce n’est pas par les œuvres de Pierre de Ronsard ou de Jean Racine que les Algériens sont entrés dans la langue française, c’est la langue française qui est entrée par effraction en Algérie : la langue française, qui jouit d’une image romantique – la langue de l’amour, dit-on — qui lui permet de rayonner dans le monde, a été, en Algérie, « imposée dans le viol ». La langue française était un outil au service de la colonisation. Une partie des colonisés était formée en français, « la langue des autres, celle des colonisateurs, ses maîtres », la langue de l’école coloniale : Le français donc, celui de l’école, celui de «nos ancêtres, les Gaulois  », or ils n’étaient pas «nos ancêtres», et ils n’étaient pas     Gaulois  ! Mes, nos ancêtres parlaient, ou criaient, ou chantaient en arabe, en berbère, en...Quelle importance, puisqu’ils n’écrivaient pas, ou plutôt qu’ils n’écrivaient plus, ils faisaient la guerre (du moins, dans les récits de nos grands-mères !). Ma grand-mère, en arabe, racontait aux enfants autour d’elle, la guerre, les otages, l’incendie des oliviers, à la zaouïa. À l’école française, l’institutrice — venue de France — racontait Charlemagne, et même Charles Martel à Poitiers... confie Assia Djebar dans un poème.

Au cœur de la stratégie assimilationniste coloniale
La langue française qui était présentée comme la langue «  civilisatrice  » était en réalité «  la langue colonisatrice  », ainsi que le rappelle Albert Memmi dans Portrait du Colonisé (Payot, 1973 ; p. 163). On pourrait même parler de «langue aliénatrice» en ce que «  la mémoire qu’on lui constitue [le colonisé scolarisé dans une école coloniale, dans le cas présent, école coloniale française] n’est sûrement pas celle de son peuple. L’histoire qu’on lui apprend n’est pas la sienne». Dans Le chant du lys et du basilic (éditions de la Différence, Paris, 1998; p. 89), Latifa Ben Mansour explicite cette tentative de colonisation de l’esprit dont la langue française était le corps conducteur : À l’école coloniale, on voulait mater son esprit, le laver, l’aseptiser pour qu’il en sorte une petite Française incollable sur les batailles de Poitiers, d’Alésia et de Waterloo. Incollable sur les noms des plus grands poètes et écrivains qui virent plus que les généraux la gloire et le prestige de la France, la mère patrie. La langue française était, dans ce passé à portée de mémoire, la langue des valeurs coloniales et racistes ; c’est dans la langue française qu’était enseigné aux petits Algériens que René était intelligent, et Ali, bête comme un âne, ainsi que l’exposait un manuel scolaire de l’époque coloniale qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. La promotion de la langue française en langue de la civilisation entrait dans une stratégie ethnocidaire. Nulle diversité selon Assia Djebar qui fut élève d’une de ces écoles, bien au contraire, elle avance dans son discours de réception à l’Académie française : Passionnée, étais-je à vingt ans, par la stature d’Averroes, cet Ibn Rochd andalou de génie dont l’audace de la pensée a revivifié l’héritage occidental, mais alors que j’avais appris au collège l’anglais, le latin et le grec, comme je demandais en vain à perfectionner mon arabe classique, j’ai dû restreindre mon ambition en me résignant à devenir historienne. En ce sens, le monolinguisme français, institué en Algérie coloniale, tendant à dévaluer nos langues maternelles, nous poussa encore davantage à la quête des origines. Dévaluation jusqu’à une utopique destruction. Léopold de Saussure dans Psychologie de la colonisation française dans ses rapports avec les sociétés indigènes (Félix Alcan, 1899 ; p. 168) révélait déjà, au tournant du XXe siècle, cette stratégie ethnocidaire : «  l’importance prépondérante que les assimilateurs attachent à la destruction des langues indigènes  ». La langue française n’est pas un «  cadeau  » anodin, offert dans le désintéressement le plus total, mais la trace d’un traumatisme historique.

‘’Diversité’’ à sens unique
Lorsque François Hollande dit : «  Nous voulons donc ici, à l’occasion de cette visite d’État, promouvoir la francophonie  », il montre que la langue française est l’apanage du politique et non seulement du culturel. La langue française continue d’être institutionnalisée et instrumentalisée, même si l’empire colonial n’est plus, elle demeure un instrument politique. Depuis la fondation de la Ve République, dix-sept entités gouvernementales – ministères ou secrétariats d’État — responsables de la francophonie ont été constituées. Force est de constater cette singularité française de vouloir administrer politiquement une langue et sa diffusion. Sur ces dix-sept entités gouvernementales, quinze ont fait — font — partie du ministère des affaires étrangères, c’est peu dire que la diffusion de la langue française se confond avec la protection des intérêts de la France à l’étranger. Ce n’est certainement pas le fruit du hasard si l’Algérie, ancienne colonie française, ne fait pas partie de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) bien que constituant la seconde communauté francophone après la République démocratique du Congo. La francophonie est présentée comme diversité, pluralité, richesse, symboliquement «  récompensée  » par l’élection à l’Académie française de francophones comme l’Algérienne Assia Djebar en 2005 ou le Libanais Amin Maalouf en 2011. Cependant, ces consécrations symboliques ne reflètent pas la vérité de l’étude des littératures dites « francophones  » en France. Selon le paradigme de l’université française, est écrivain francophone tout écrivain non français qui écrit en français. Il est à noter que lorsque l’université française parle d’« études francophones  », dans le monde anglo-saxon on évoque les «  postcolonial studies  ». Sous couvert de la langue, encore une fois, sont tues les tensions historiques et politiques. La diversité de la francophonie n’apparaît, par exemple, pas du tout dans les programmes des concours français de l’enseignement : il n’y a jamais eu d’écrivains nord-africains ou proche-orientaux de langue française dans les programmes du concours de l’agrégation de lettres modernes, et un seul dans les programmes des écoles normales supérieures : Kateb Yacine et son roman Nedjma, et ce en 2009 seulement. L’absence de ces écrivains dans les concours de l’enseignement est éloquente, elle annonce leur absence dans l’enseignement en France et dans le bagage culturel des élèves des collèges et des lycées de France.

 

Abdelkader Kherfouche
Lundi 6 Juin 2016 - 15:59
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ACTUALITÉ
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