REFLEXION

L’Histoire face au syndrome de Korsakoff

« Considère le troupeau qui paît auprès de toi : il ne sait ce que c'est qu'hier ni aujourd'hui, il bondit çà et là, il bâfre, se repose, rumine, refait des bonds et ce, du matin jusqu'au soir et jour après jour, attaché serré par son plaisir et son déplaisir au pieu de l'instant, ce qui lui évite tristesse et lassitude. »
F.Nietzsche



Combien sont-ils tous ceux que notre mémoire a oublié parce que leurs noms n’ont pas été suffisamment psalmodié, ni leur histoire conté comme il se doit. Comment oser évoquer un récit national fondateur avec une passoire en guise de mémoire.
« Le  devoir de mémoire est le devoir de rendre justice, par le souvenir, à un autre que soi »(1)
Cette notion de devoir et de justice évoquée par Paul Ricœur, c’est celle-là même qui nous donne le droit de juger. Car n’est-ce pas aussi par ces mots que l’Appel de Novembre 1954,    jour où il était permis de tout espérer,  s’adressera au peuple Algérien : « A vous qui êtes appelés à nous juger. »
Nul n’est  prophète  en son pays. Ils ont vécu anonymes  et  merveilleusement  discrets. Expulsés  de notre mémoire collective de crainte que  leur souvenir ne vienne chahuter notre conscience tel un réquisitoire permanent , forcément subversif pour un régime politique qui refuse farouchement qu’on lui fasse de l’ombre au moyen de symboles autres que ceux qu’il  aura piteusement tenté de parsemer  au fil du temps pour apprivoiser les masses incultes.  Les  honneurs largement  mérités leur seront  consacrés sous d’autres  cieux, ils auront été utiles ailleurs.
Le collectif NABNI (Notre Algérie Bâtie sur de Nouvelles Idées) , a entamé cet été une série de rencontres qui témoignent  d’un grand désarroi refoulé et latent au sein de  la société algérienne , un désarroi corrosif et hautement toxique ( car nettement visible à travers le monumental désamour que nous manifestons les uns à l’égard des autres ainsi que cette pathétique et ostensible désaffection que nous témoignons pour des questions majeures d’intérêt général , national ) , conséquence inéluctable du tripotage machiavélique de l’histoire, de son écriture, de sa narration , de sa transmission et de l’attention particulière dont elle n’a pas eu droit et qu’on aurait du nécessairement lui accorder afin qu’elle puisse à son tour contribuer  à faire de notre mémoire collective sainement alimentée le catalyseur d’un projet national pérenne.
On débattra en ce mois de Juillet du « Récit National fondateur » et de la « Langue » que les algériens seront amenés à parler au courant des décennies à venir. Les enquêtes constatées dans la profession ou menées sur le terrain (par des Sociolinguistes, sociologues, Universitaires…) débouchent sur des conclusions assez surprenantes voire époustouflantes.
L’Algérien ne semble pas accorder d’intérêt particulier à son passé (historique), il ne semble pas non plus pourvu d’une capacité ou d’un désir de se projeter dans un futur quelconque.
Esprit oriental et méditerranéen originels, seul l’instantanéité l’intéresse d’où son  rapport  assez bizarre avec le temps, un temps dépouillé de sa linéarité constitutive de la conscience de soi et de l’identité. Souffrant d’une maladie semblable à ce foutu  Syndrome  de korsakoff.(2)
 Nous faisons chaque année dans l’indifférence la plus totale nos adieux à des personnalités illustres dont la vie a été très féconde, leurs obsèques se déroulent dans une intimité émouvante et fort instructive de ce lien si ténu qui unit et féconde nos mémoires et qui s’effiloche de jour en jour.   
Le 06 février 2015 s’éteindra Assia Djebbar, une grande dame qui n’était pas seulement une femme de lettres ordinaire. Prétendre résumer en quelques lignes son élogieux parcours   serait commettre à son égard un affront d’une indécence impardonnable.
Dotée de ce don particulier de projeter à l’écrit comme à l’écran des futurs possibles, d’abord pour des femmes que l’histoire aura maintenu en captivité pendant des siècles et ensuite pour tout un pays qui devait se construire avec l’ensemble de ses composantes humaines, multiples et variées. Elle rêvait d’une émancipation réelle de la femme, pas d’une émancipation sexuelle et vestimentaire ou de ce droit concédé de faire valoir des vies truffées de contradictions dont témoigne aujourd’hui cette technique de s’habiller ou plutôt de se dissimuler. Superposition de vêtements sur un même corps (Hijab et Fuseau slim) révélant une double allégeance contrenature  qui semble convenir à tout le monde : Une insatiable soif de la liberté de disposer de son corps avec cette obligation d’afficher sa soumission à des   traditions toujours  coercitives.
Le crédo de cette grande dame qui considérait qu’elle devait « écrire avec un sentiment d’urgence, contre la régression et la misogynie » et qui dira en 1962 à propos de ses sœurs algériennes : « Je les ai vues, la plupart, les premiers jours de l’indépendance. Elles rendaient grâce à Dieu de ces jours arrivés ; et maintenant, elles attendent. » (3) Nous renvoie plus d’un demi-siècle après cette indépendance pleine de promesses aux mêmes appréhensions lancinantes. Ces femmes « attendent » toujours mais cette fois-ci  afin qu’on les protège contre les violences subies en milieu familial, de la part de leurs conjoints, contre les agressions sexuelles et le harcèlement massif qu’elles subissent quotidiennement dans les lieux publics, contres les contraintes exercées à leur encontre afin que l’on dispose de leurs biens et de leurs ressources financières…(4)
Ces femmes  attendent  toujours, et nous avec, par ce qu’on  a banni de la société algérienne la présence et la voix  comme celles de Assia  Djebbar.
 
Même combat, même itinéraire, même idéal et surtout mêmes déboires. Mohamed Arkoun nous aura quittés le 14 Septembre 2010, après avoir consacré toute sa vie à militer pour l’émancipation de la raison, passionné par  des combats épistémologiques et  une connaissance critique sans lesquels il y aura peu d’espoir à féconder et à pacifier notre foi afin d’intégrer pacifiquement et mieux outillé un monde globalisé et terriblement méfiant. A l’instar de Malek Benabi, il aspirait à plus de pensée et d’introspection là où se reproduisaient à l’infini des rites insensés. « répéter sur le mode apologétique les définitions classiques de islam sans prendre en compte les contenus de la religion vécue on demeure dans le flou,  le vague le conventionnel ». (5)
Le combat  semblait perdu d’avance, car les mécanismes qui devaient enclencher cet éveil n’ont jamais pu se mettre en place tant que « les écoles dites musulmanes restent des mouvements idéologiques qui soutiennent et légitiment les volontés de puissance de groupes sociaux en compétition pour l’hégémonie. »  En effet  rien ne pourra se faire, ajoutera l’Islamologue, «  Sans une subversion des systèmes de pensée religieuse anciens et des idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient. » et ce n’est surement pas dans l’immédiat que cette utopie Arkounienne verra le jour, surement pas avec une intelligentsia démissionnaire ou organique et un peuple qui n’a pour «  Récits fondateurs »  hélas qu’une version de l’histoire et de la religion qui lui ont seront invariablement servis et imposés par ces mêmes volontés de puissances dont parlait Arkoun.
Huit siècles auparavant, Averroès échappera au bucher, ses écrits ne seront pas épargnés par les flammes de l’autodafé ;  quant à sa pensée, elle survivra de karma en karma, rachitique et incomprise mais immortelle.   « La pensée a des ailes, nul ne peut arrêter  son envol »  dira le réalisateur Youssef  Chahine à propos de ce penseur illustre au destin exceptionnel. Le  réalisateur en fera un film au titre si évocateur qu’il ne cessera jamais de nous interpeller : « Le Destin », mais aussi la voie, l’espoir, le défi… nous qui en sommes démunis.
 Ces Djihads harcelants et obstinés menés contre l’Ijtihad ne réussiront pas seulement à  contenir  cette pensée  libératrice , on  oublie trop souvent que c’est justement l’assassinat de cette pensée qui finira par desceller cette boite de Pandore qui va déverser sur nos propres sociétés uniquement des forces apocalyptiques et nihilistes insoupçonnables. L’Intolérance, les exterminations massives  intra ethniques et fratricides, et la crainte d’un péril toujours quiescent et contagieux, vont être le lot de nos communautés si fragiles. Avons-nous mieux réussi en se débarrassant de Assia Djebbar et de Mohamed Arkoun.
 
Le 12 juin 2015, Djamila Bouazza «a rendu l’âme ce matin, épuisée par la vie», dira son époux. Et quelle vie me diriez-vous ? Reléguée dans l’anonymat et le dénuement. Pourtant première femme algérienne, moudjahida condamnée à mort pour que cette nation puisse se construire et survivre décemment. Des rêves, beaucoup de rêves emportés par autant de violences et d’oppressions , alors que l’ennemi n’était  plus là, celui qui utilisait la gégène et le viol, celui qui avait recours à la corvée de bois, et qui balançait les prisonniers algériens vivants du haut des hélicoptères. Nos regards se tournent aujourd’hui vers ce frère et ce compagnon d’armes d’hier. Maudite soit cette mémoire qui  restera insensible aux souffrances et aux sacrifices si dignes et désintéressés de tous ces Algériens qui ont servi honorablement leur pays. L’amnésie sert mieux le politique. Peu importe que ce passé soit si fertile. On fera en sorte que tout cela demeure inconnu, méconnu, dissimulé, oublié, enseveli et hors de toute tentative de jeter  les bases d’un « Récit national fondateur » largement consensuel. Si on a pu, pour les besoins d’une autre légitimité historique (car elles sont plusieurs), rogner  le prestige d’un homme comme l’Emir Abdelkader, ce ne sera surement pas une poseuse de bombes qui va intimider les propriétaires de cet Etat-Nation. Personne ne se souviendra assez longtemps  ni de cette femme             ni de  toutes ses sœurs de combat, héroïnes et  tellement  magnifiques. Elles se contenteront  malgré tout de vivre dans une dignité hors du commun à l'écart des fastes d’une nomenklatura politico-religieuse qui a toujours méticuleusement su choisir  ses courtisans parmi ceux qui savent le mieux ramper.
 
Le 1er Mai  2015, Amar Laskri rejoindra Assia Djebbar. Un mois plus tard (3 juin 2015), ce sera au tour de Benamar BAKHTI de tirer sa révérence, grande perte pour le cinéma algérien, pour la culture algérienne. Ils construiront tous deux avec leurs valeureux compagnons (Badie-Allouache-Hamina-Mazif-Bouamari-Zemmouri-Rachedi-Haddad-Riad…) ce cinéma algérien  dont tout le monde était fier, un cinéma national, pur, innocent, subtil, pertinent  et qui a su  faire parvenir aux algériens quelque chose qui résiste au temps, cette étincelle que nous recherchons tous aujourd’hui pour rafistoler notre  « Récit National Fondateur ». Cette communauté de souvenirs et d’émotions  fondamentale, long processus au sujet duquel  le philosophe Paul Ricœur  dira: « On ne se souvient pas tout seul, et l’histoire est une œuvre à plusieurs »
 Ces hommes sont immortels, parce que l’art utile porte intrinsèquement cette valeur.
Ils constituent notre patrimoine cinématographique humain si précieux et irremplaçable. Leurs œuvres  continuent à communiquer avec nous, prévenantes et attentionnées.
Dans le film culte « Patrouille à l’Est » d’Amar Laskri, on entend un guetteur crier des mots qui résonnent toujours prémonitoires « Yaou Alikoum Men Guelma ». L’Algérie a perdu  ses guetteurs  à un  moment où elle en a le plus besoin. Les dangers sont multiples, le pays  est toujours aux aguets, menacé de l’intérieur et de l’extérieur.  Par la drogue, par le terrorisme et par d’autres forces  opportunistes tapies dans l’ombre. Le guetteur d’Amar Laskri  sera  toujours là, criant de plus en plus  fort « Yaou Alikoum Men Guelma ».
Autres films, autres symboles, et surtout une herméneutique à méditer encore et toujours.
Ce n’est surement pas dans nos manuels scolaires qu’on aurait pu puiser cette émotion et cette fascination pour notre passé si glorieux. « L’Epopée du Cheikh Bouâmama » de Benamar Bakhti  accomplira cet exploit et ce travail d’orfèvre au profit de notre mémoire collective si rachitique. Notre réalisateur aurait bien voulu, si on l’avait aidé un peu plus, continuer  à alimenter (un peu tard peu être) notre « Récit national fondateur », avec des films sur l’Emir Abdelkader, et sur El-Mokrani. Notre nouvelle génération de cinéastes très prometteuse et pleine de talent  saura,  j’en suis certain, continuer cette quête en  honorant  cet art de la manière la plus noble.
Tous ces cinéastes avaient à leur insu et  parce qu’ils étaient sincères, réalisé des films qui se sont (non pas pour le besoin de l’art seulement) immortalisés tels ces toiles de peintres célèbres que l’on ne cesse d’admirer et surtout de méditer car elles recèlent ce don de diffuser de manière récurrente des messages d’avertissement et d’espoir.
Lorsqu’en 1991, le public algérien accueillera unanime et enthousiaste « le Clandestin » film inoubliable de Benamar Bakhti,  tout le monde était très loin de se douter que cette carriole brinque balante  qui avait à son bord notre Cheikh Bouâmama , pouvait augurer déjà d’un futur où il y aurait des clandestins d’un autre genre sur d’autres embarcations aussi frêles. Un  futur certes plus tragique. Merzake Allouache troquera vingt ans plus tard la « 504 familiale » de Bakhti contre une barque incertaine qui conduira des cohortes d’algériens anonymes vers un avenir aussi incertain.                En 2010, paraitra dans les écrans « Harragas », une  autre saga d’une autre Algérie, pourtant toujours identique dans ses entêtements et ses impasses. Et oui ! Notre cinéma, c’est de la pure chiromancie. Nous souhaitons beaucoup de courage à notre Ministre de la culture Azzedine Mihoubi qui espère faire renouer les Algériens avec  la culture cinématographique  même s’il avoue (truismes  déconcertants) qu’il  « est aberrant de produire des films et de ne pas disposer de salles pour les projeter»
Son passage cette semaine à Ain-Témouchent  ressemblera à cette comète de Halley, car cette Wilaya n’est pas rentré en contact avec un émissaire de ce gabarit depuis vingt ans. C’est dire que  si réconciliation il devait  y avoir dans l’urgence , ce n’est pas seulement entre des  salles de cinéma aujourd’hui quasiment inexistantes (qui étaient près de quatre cent dans les années 1960) et un citoyen envouté par des gadgets multimédias indétrônables offrant à moindre frais les mêmes services et encore plus,  mais  avec  les grands imprésarios et managers politiques de l’Etat  chargés de promouvoir, le livre, le théâtre ,le cinéma et tout le bataclan qui constitue l’âme d’une nation.
« La difficulté en Algérie est moins de tourner des films que de les montrer », dira Merzak Allouache.
 
Qu’ils reposent tous en paix avec toute notre gratitude. Assia Djebbar, pour avoir voulu désincarcérer cette femme algérienne qui nous obsède, nous fait peur et qui  nous fait prendre conscience, à force de lui taper dessus, que nous sommes restés trop longtemps des monstres qui refusent de sortir vers l’humanité. A Ouettar , à Mimouni , à Djaout, à Alloula, à Ould Abderrahmane Kaki ,à Kateb Yacine… pour leurs merveilleuses dissidences.
A Mohamed Arkoun pour son inestimable patience dans sa gageure à reprogrammer ce croyant qui sommeille en nous et qui doit un jour apprendre à penser sa foi avant de l’interpréter tel un acteur qui obéit aveuglement à des scénarios préétablis.
A tous ces soldats morts au combat ou pour un autre idéal qui nous dépasse et que nous voulions garder inconnus afin de faire fructifier des patrimoines d’un autre genre.
A tous ces cinéastes qui ont su nous embarquer dans leur machine à explorer le temps et faire défiler devant nos yeux ébahis nos chroniques émouvantes, tragiques  et pleines d’espoir.
 
Notes :
1) Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire et l’oubli. Paris, Le Seuil, 2000
2-à lire les symptômes du Syndrome de Korsakoff, j’en viens à subodorer que nous sommes trop nombreux à les trimballer sans qu’on le sache. Je vous laisse le soin d’en apprécier les prémices :
a) Désorientation spatio-temporelle : le malade ignore la date et le lieu exact où il se trouve
-b) Fausses reconnaissances : il reconnaît à tort certaines personnes auxquelles il attribue une identité erronée. – c) Confabulations : il fournit, à la place du souvenir réel, d’autres récits de ce qui s’est passé
-d)Anosognosie : il ignore ses difficultés et estime en général ne pas avoir de problème.
3) A la demande de Françoise Giroud qui dirigeait « L’Express », Assia Djebbar effectuera en juillet 1962 une enquête sur les Algériennes à peine sorties de 132 ans de colonisation et de sept années de guerre. L’enquête sera publiée le 26 juillet 1962 sous le titre « L'Algérie des femmes ».
4) Projet de loi (Adopté par le  Parlement  en Mars 2015) amendant et complétant le code pénal portant de nouvelles procédures inhérentes à la protection de la femme contre toutes les formes de violence. Depuis, en attente de validation au niveau du Sénat
5) Mohamed Arkoun , Pour une critique de la raison islamique Ed Maisonneuve et Larose 1984 .
 

Mazouzi Mohamed, universitaire
Vendredi 21 Août 2015 - 17:14
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