REFLEXION

L’ALGERIE DE 2015/2020 A LA CROISEE DES CHEMINS : C’est la dernière chance : soit régresser ou se développer

Nous espérons pour l’Algérie, car posant un problème de sécurité nationale, que les affaires de corruption soient élucidées et que le statu quo actuel soit dépassé. Dans ce cadre, nous proposons dans cette modeste contribution, afin de susciter un débat productif, de poser un problème stratégique déterminant pour l’avenir de l’Algérie à savoir l’urgence d’une nouvelle gouvernance condition sine qua non pour un développement durable collant avec les nouvelles mutations géostratégiques mondiales



1- Il faut partir de la situation antérieure puis évaluer celle d’aujourd’hui afin de se projeter sur l’avenir, le temps en économie ne se rattrapant jamais : toute Nation, en ce monde impitoyable et turbulent,  qui n’avance pas recule forcément. Nous dirons d’abord que l’Algérie n’est pas à l’abri des périls et n’a pas trouvé à ce jour la voie de sortie d’une crise multidimensionnelle aiguë. Mais elle en a les potentialités sous réserve d’une vision stratégique qui fait actuellement défaut. Les problèmes majeurs demeurent, la crise de confiance qui persiste accentuée par les scandales financiers. Si nous nous arrêtons aux équilibres macroéconomiques et la dette il est évident que nous avons bénéficié d’une conjoncture favorable à nos exportations d’hydrocarbures par le passé, ayant constitué des réserves de change  qui nous donnent un peu de répit, encore que la baisse  des cours du pétrole   depuis juin 2014 est source d’inquiétude pour l’avenir et sans rationalisation des choix budgétaires  et une  nouvelle réorientation de la politique socio-économique, le fonds de régulation des recettes s’épuisera fin 2016 et les réserves de change horizon 2020, nous ramenant au scénario dramatique des impacts de la crise de 1986.  Car reconnaissons que le cadre macro-économique artificiellement stabilisé, cette  embellie sont  provisoires   et  indépendantes de nos efforts mais de la rente éphémère. La manne pétrolière a permis à l’Algérie d’effacer une énorme dette de consommation anarchique et d’engager des dépenses d’infrastructures,  jamais égalées mais qui ne sont qu’un moyen de développement avec des surcoûts exorbitants. Nous n’avons pas le droit de gaspiller des ressources non renouvelables pour un développement non durable. Ce n’est pas un changement  d’organisation des entreprises publiques qui résoudra le problème sans vision stratégique.  L’Algérie doit investir dans les biens durables et les techniques modernes  accompagnés  par des investissements tout aussi importants dans l’éducation-qualification, l’environnement-préservation et des institutions crédibles en fait dans la démocratie-liberté(1). C’est là que le bât blesse ! C’est l’investissement immatériel qui manque  cruellement à ce pays. Nous pouvons investir autant de milliards de dollars sans connaître de développement voire régresser, comme nous le craignons aujourd’hui. L’âge d’un pays n’a rien à voir avec son niveau de développement. Ainsi l’Egypte et l’inde ont plus de 2000 ans et sont classés pays pauvres, le Canada et l’Australie ont moins de 200 ans et sont classés pays riches. De même la taille des pays et leurs richesses naturelles n’ont pas d’effet direct sur leur niveau de développement, à l’instar du Japon petite ile sans ressources naturelles mais véritable « usine flottante » et de la Suisse, sans culture de cacao, produit le meilleur chocolat et tire sa richesse de sa stabilité et son sérieux. On construit une économie d’abord sur les valeurs morales d’une société (l’éducation civique, le code de l’honneur, le patriotisme authentique, la tolérance, la discipline, la rigueur, la performance, le sens du devoir, l’ordre de mérite, la loyauté, le goût de l’effort, la promotion sociale, la déontologie, la connaissance, le sens de la responsabilité, le challenge, la citoyenneté, l’honneur, la solidarité, la famille, la patrie…). Quand comprendrons-nous que la structure des sociétés modernes et puissantes qui dominent le monde, s’est bâtie d’abord sur des valeurs et une morale (qu’ils appellent : les valeurs et principes universels). Nous devons impérativement recomposer nos valeurs et nos principes pour reconstruire une société algérienne moderne et ouverte à la culture et au développement économique, technique et social.
 
 
 
2.- Quelles sont les actions urgentes pour mener l’Algérie vers une sortie de crise ? En quelques mots, c’est d’abord, œuvrer pour bâtir une démocratie dynamique assise sur une justice indépendante, compétente et diligente. C’est ensuite de sortir d’un système de Gouvernance archaïque pour un système participatif et qui appelle aux compétences algériennes locales et celles établies à l’étranger. C’est en d’autres termes, donner aux algériens l’envie de construire ensemble leur pays et d’y vivre dignement et harmonieusement. C’est enfin, rétablir la confiance entre les citoyens et les institutions de la République, de préserver les libertés individuelles et consolider la cohésion sociale. C’est simple de le dire mais très difficile à faire et cela reste néanmoins l’apanage des sociétés avancées. Tant de questions nous interpellent aujourd’hui : comment freiner la dégradation de notre santé publique et notre système éducatif ? Est-ce normal que nous soyons encore en 2015 contraints d’acheter des soins à l’étranger tandis que nos éminents médecins spécialistes se vendent sur plusieurs continents ? Même chose pour l’éducation, quand allons nous arrêter la baisse du niveau de notre baccalauréat et de nos diplômes universitaires. Pourquoi les classes Maths- Elémentaires sont-elles désertées ? Pourquoi les diplômes et la compétition ne suscitent plus aucun engouement à nos étudiants ? Il est clair que notre système de santé publique se dégrade continuellement et notre système éducatif est laminé et débridé et il est urgent de les réformer tout deux, entièrement et profondément. Somme toute, l’Algérie reste un énorme chantier sociétal et toute sortie de crise, doit s’inscrire dans un programme de réformes structurelles profondes. Le développement d’une nation est de fait horizontal et ses disparités régionales limitées. L’on doit mettre impérativement l’accent sur l’agriculture qui souffre d’un archaïsme déroutant. Il ne s’agit pas seulement d’injecter des subventions à pertes. C’est du saupoudrage qui ne mène pas loin. La réalité est toute autre. Il faut visiter l’Inde, le Brésil, la Chine, l’Argentine, le Vietnam et les USA pour comprendre les enjeux de l’agro-business. Tous ces pays nous vendent les denrées que nous ne produisons pas et eux ont depuis longtemps placé la production agricole au centre de leur développement économique. Depuis la réforme agraire des années 60 à ce jour nous cherchons à développer notre agriculture, mais en fait, avec nos nouvelles habitudes de consommation nous augmentons sans cesse la facture de nos importations. La santé : dans les années 70 nous avions une avance considérable sur nos pays voisins voire ceux du continent. La médecine s’exporte très bien et les produits pharmaceutiques sont un des enjeux de domination et souveraineté des nations. L’Algérie aurait du être un grand pays exportateur de produits pharmaceutiques et accueillir dans nos hôpitaux les patients étrangers qui ne peuvent se payer les services hospitaliers européens. Aujourd’hui, nous observons avec tristesse, notre dépendance accrue en matière de soins chirurgicaux et produits pharmaceutiques. L’industrie chimique et gazière algérienne a raté le grand virage des années 80, pour se restreindre simplement à l’approvisionnement en gaz naturel de l’Europe. La chimie du gaz judicieusement déployée aurait donné à l’Algérie une place dominante dans le monde par l’exportation d’une multitude de produits chimiques à très hautes valeurs ajoutées. Les monarchies du golfe, elles l’ont vite compris et mise en application. Les petites industries de transformation n’ont pas non plus connu un véritable soutien à l’instar de pays comme l’Italie l’Inde, le Brésil, la Turquie où, soit les régions soit l’état central qui offrent  d’importantes facilités aux PMI pour leur assurer une croissance rapide et une intégration dans les processus d’industrialisation. Dans les années 80, ces trois derniers pays offraient à leurs citoyens non résidents des soutiens financiers sans pareil pour séduire ces entrepreneurs venus en particulier d’Allemagne, UK et USA et maitrisant un savoir-faire. Où se placent-ils aujourd’hui ces pays dans le classement de la BIRD ? Depuis 1969, nous parlons de transfert de technologies, qu’avons-nous réellement transféré et que maitrisent parfaitement aujourd’hui, nos ingénieurs, nos techniciens et nos entreprises ? Sérieusement, pouvons-nous éluder une telle question ? La priorité aujourd’hui est de bien penser nos actions et cesser de réitérer les mêmes erreurs : faire mal et refaire, faire faux et continuer, emprunter une impasse et persister.
 
3.- L’Algérie est dans le défi à la mondialisation et dans l’après hydrocarbures et d’un nouveau Ré-Engineering. Nous prenons le train de la mondialisation en retard et y sommes accrochés sans y être installés. La chute est possible à tout moment. Notre salut nous le trouverons par l’application d’une politique volontaire et pragmatique de qualification de tout notre système de gouvernance. Toute l’Algérie a besoin de retourner à l’école. En premier lieu, l’administration est progressivement devenue un pôle de médiocrité et de toutes les dérives. Il s’agit d’abord de réunir les conditions pour attirer les meilleurs cadres de la Nation pour transformer notre administration en moteur du développement. La formation continue doit être généralisée à tous les niveaux et l’ordre de mérite devenir le levier de la promotion sociale avec  comme ultime priorité : la qualification et l’intégration. C’est le moyen le plus sûr de prévenir la chute du cours des hydrocarbures et de réaliser la transition vers une économie hors hydrocarbures dans le  cadre des valeurs internationales. Dès 1969, l’Algérie a formé, tout azimut, des dizaines de milliers de techniciens en URSS, USA et Europe mais ne s’était pas pencher sérieusement sur leur intégration dans le pays et leur placement aux postes clés. En définitive, ce potentiel est allé, en grande partie, renforcer l’élite de ces mêmes pays. Ce cycle persiste à ce jour et personne ne tire la sonnette d’alarme. Si nous en restons là, nous ne pourrons jamais affronter les défis de la mondialisation. Qu’en est-il donc pour l’après hydrocarbures ? Tout le monde en parle mais personne ne veut s’y plonger sérieusement car cela donne des frissons. Pour l’ensemble du monde l’énergie est un problème stratégique. Les événements planétaires qui ont changé le cours de l’histoire des nations, tout le monde savait que cela allait se produire mais nous nous sommes toujours trompés quant à leur échéance : Cela arrive toujours plus tôt que prévu. Souvenons –nous  de  la réunification de l’Allemagne, l’avènement de l’Union Européenne, la fin de l’apartheid, la chute de régimes dictatoriaux et d’autres… L’Algérie procède aujourd’hui à l’importation de gasoil et d’essence sans plomb. L’épuisement pour l’Algérie des hydrocarbures traditionnels tenant compte de la forte consommation intérieure  est prévu horizon 2030 avec plus de 50 millions d’habitants. Eh bien, après-demain, comment allons-nous vivre ou survivre ? Quelles ressources de devises trouver pour que l’Algérie puisse équilibrer sa balance commerciale ? Ces questions d’actualité sont éludées dans tous les débats et les programmes politiques et nous ne pouvons cacher notre grande inquiétude pour notre pays si nous n’entreprenons pas immédiatement des réformes structurelles permettant un Ré-Engineering profond de l’Algérie durant les 10-15 prochaines années et mené à pas soutenus.  Faut-il le rappeler qu’après l’indépendance, il s’agissait de recouvrer nos ressources naturelles et construire une économie algérienne prospère et durable. Le système économique colonial ne pouvait se poursuivre dans une Algérie indépendante. Les fameux plans (quadriennal et quinquennal) basés sur les exportations de pétrole et gaz ont permis certes à l’Algérie de dégager des ressources financières appréciables permettant de lancer un programme étatique volontariste d’industrialisation tout azimut. Mais après ? L’Algérie s’est-elle industrialisée ? Le schéma directeur des industries industrialisantes des années 70 est mort. Le schéma directeur de la production en substitution aux importations est frappé de désuétude. Plus récemment, les autres schémas de la Privatisation totale ou des Investissements Directs Etrangers (IDE) ont montré leurs limites. Arrêtons l’errance et comme dit l’adage « il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut rien entendre ». Nous n’avons ni plan A, ni plan B, ni 3ème voie. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous ne changeons pas de système. L’Algérie économique et sociale est à repenser comme après l’indépendance. Nous ne pouvons pas continuer avec le système des années 70. Le Ré-Engineering est de produire un master plan, associant les principaux pôles économiques et qui puisse engager notre pays dans une dynamique de développement/accumulation technologique par objectifs afin d’entrevoir l’esquisse réelle de l’Algérie de l’après hydrocarbures.
 
4.- Toutes ces actions précédentes supposent pour leurs réussites une vision stratégique clairement datée et synchronisée, fondée sur un dialogue permanent entre toutes les forces sociales loin de toute vision autoritaire et donc une réforme de la gouvernance (1). Nous observons qu’en matière de choix des dirigeants, nous puisons dans un même jeu de dominos les pièces pour jouer une partie puis on les mélange pour engager une nouvelle partie. Serions-nous plus perspicaces par une modification radicale de l’ancien mode de gouvernance qui a traversé successivement quatre décennies, d’un système qui paralyse l’initiative et qui reproduit inéluctablement les mêmes schémas. Nous sommes  convaincus  que la bonne gouvernance devra accompagner ces changements sans précipitation en associant des algériens de diverses sensibilités et compétences, y compris les non-résidents. Sans chauvinisme, car le dialogue des civilisations est d’une importance capitale devant revoir d’ailleurs le fondement des relations internationales et de la mentalité, culturelle figée de certains dirigeants où les peuples ont soif de libertés évitant de les assimiler à des tubes digestifs, l’apport des entreprenants étrangers dans une coopération gagnant/gagnant, étant nécessaire. Cependant l’Algérie sera sauvée par le génie des algériens. Tant qu’on n’adhérera pas à ce principe de base nous vivrons une errance économique qui conduira à notre ruine. Nous disposons de compétences suffisantes en Algérie et à l’étranger pour nous en sortir à condition cependant de savoir bien jouer nos cartes, de développer une stratégie économique basée sur nos capacités propres, d’opérer les choix judicieux avec nos partenaires étrangers et enfin d’utiliser nos richesses pour un développement durable. Il s’agit donc de préparer l’avenir des générations futures et donc de donner un espoir à la jeunesse. Se mentir les uns les autres ou se cacher la réalité nous entraînera irrésistiblement vers d’autres épreuves tragiques.  Nous restons pourtant optimistes quant à l’avenir de l’Algérie pour peu que la morale l’emporte sur la mentalité rentière spéculative  en disant que tout n’est pas perdu mais le temps presse pour redresser le bateau Algérie et l’éloigner enfin de la zone de tempête où il se trouve. Pour cela nous devons procéder sans complaisance à   l’examen très lucide de la situation et dresser le cas échéant un constat d’échec pour mieux réagir dans plusieurs segments de la vie économique et sociale tels: éducation-formation, santé, stratégie industrielle, modernisation de l’agriculture, culture financière des acteurs économiques, efficacité de l’administration, relance et croissance des entreprises, réduction des déséquilibres régionaux et inégalités sociales, formation civique et politique de la jeunesse et tant d’autres domaines. Nous croyons que le peuple algérien a d’énormes ressources en lui-même et serait capable de réagir à l’instar d’autres peuples d’Asie ou d’Europe de l’Est qui ont su conjuguer la modernité, l’émancipation par le travail et la mise à niveau mais souvent après un changement radicale de type de gouvernance. Nous osons imaginer une Algérie où les nouvelles générations vivront confiantes et heureuses dans leur pays et où nous assisterons à un retour volontaire progressif des cadres expatriés. Pour finir, nous sommes convaincus que l’extérieur que certains brandissent comme un épouvantail, sans proposer de solutions crédibles,  ne peut agir  négativement que si le front social a interne est faible. La sécurité du pays est posée avec  l'urgence d'une moralité des responsables  cités souvent dans les scandales financiers  qui ternissent l'image de l'Algérie au niveau international  et démobilisent la population au moment où des ajustements économiques et sociaux douloureux s'annoncent  inévitables : soit que l’Algérie se développe entre 2015/2020 où elle régressera avec d’inévitables tensions sociales. L’Algérie sera ce que le peuple algérien et les responsables chargés de gérer  la Cité voudront qu’elle soit.
 
 
(1) Le problème de l’approfondissement de l’Etat de Droit  et de la  démocratie en Algérie condition de la réussite  d’une croissance durable liant efficacité économique et justice sociale a été longuement analysé depuis plus de dix  années dans un ouvrage collectif d’une brûlante actualité coordonné par le professeur Abderrahmane MEBTOUL Edition Dar El Gharb Algérie juin 2OO4 en français- en arabe et anglais « Perspectives Algérie- Démocratie et Développement ».
 
 (*)Abderrahmane MEBTOUL est docteur d’Etat en Sciences Economiques (1974), auteur de 20 ouvrages et professeur des Universités et  expert international.  Lies GOUMIRI est docteur d’Etat ès-sciences physique de l’Institut National Polytechnique de Grenoble (France) et diplômé de Sciences Po Paris.
 

Professeur Abderrahmane MEBTOUL et Docteur Liès GOUMIRI *
Vendredi 1 Mai 2015 - 17:24
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DÉBAT DU JOUR
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