REFLEXION

KIDNAPPINGS : Un business qui rapporte des milliards



KIDNAPPINGS : Un business qui rapporte des milliards
Ces enlèvements en série ont vite donné des idées à toute une meute de brigands qui avaient flairé le filon. Se livrer au rapt de riches, ou de gosses de riches, en se faisant passer pour des terroristes, est devenu le jeu préféré de bien des fripons. Avec juste un rien d’esprit d’organisation, quelques acolytes recrutés parmi la faune de délinquants qui passent leur temps à errer dans les rues, le choix judicieux d’une potentielle victime, et voilà, le tour est joué. Il est très aisé de se procurer des panoplies de guerriers afghans, ça fait plus crédible. Quelques faux témoins jureront par Allah avoir vu des individus à la barbe hirsute et à la face patibulaire s’évanouir dans la nature en emmenant leur victime. Ce genre de témoignage contribue grandement à venir à bout d’éventuelles réticences quant au paiement de la rançon.Patrons d’entreprises, commerçant, industriels, gosses de riches, immigrés ou fils d’immigrés de France, avocat, les gangs de ravisseurs frappent à la poche. Finis les faux barrages dressés à la hâte au petit matin ou à la tombée de la nuit pour sermonner les infidèles et détrousser des petits bourses. Place aux enlèvements. Depuis plus de cinq ans, il ne se passe pas une semaine sans que l’on signale le rapt d’un industriel ou d’un riche commerçant à tel point que le kidnapping est devenu une vraie industrie. Interrogé le 15 mai 2007 au cours d’une session de questions-réponses à l’Assemblée nationale, l’ex-ministre de l'Intérieur, Yazid Zerhouni, avait indiqué que les autorités algériennes avaient recensé 375 rapts au cours de l’année 2007 : 115 liés au terrorisme et 260 au droit commun. A l’époque, ces rapts avaient rapporté à leurs auteurs la bagatelle de 6 milliards de dinars. Depuis, le phénomène n’a pas diminué. Bien au contraire, il a pris de l’ampleur. Bien qu’il touche l’ensemble du pays, le business des enlèvements se concentre essentiellement autour de quatre wilayas du centre du pays : Boumerdes, Tizi Ouzou, Bejaia et Bouira. Cette concentration s’explique sans doute par l’activité terroriste qui y règnent depuis que l’ex –GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat), rebaptisé Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), a pris les maquis de ces régions comme lieux d’activisme, de repli et de villégiature. Bien sûr, dans ce business florissant, plusieurs groupes y émargent. Vrais terroristes d’Al-Qaïda, faux djihadistes, escrocs, voyous et bandits de tous acabits, tout le monde trouve son compte. Sauf les victimes, obligées de payer au risque d’être tuées. A de très rares exceptions, celles-ci paient. A de très rares exceptions, les ravisseurs tuent. A de très rares exceptions, les ravisseurs consentent à relâcher leurs otâges sans obtenir le paiement de la rançon exigée. Plusieurs paramètres entrent en jeu. Plusieurs paramètres entrent en jeu. Le premier renvoie à une réalité : Depuis que les groupes terroristes ont infesté les maquis de Kabylie au milieu des années 1990, les sevices de sécurités n’ont pas parvenue s à les y déloger. En dépit de la détermination, souvent resassée, des autorités à éradiquer l’activisme terrorisme, les groupes armés parviennent encore à y sévir. Attentats, embuscades, assassinats, faux- barrages, enlèvements, les groupes armés réussissent à passer à travers le dispositif mis en place. Bien sûr, l’activisme terrorisme a nettement reculé, comparativement aux années de feu des deux dernières décennies ; bien sûr que des dizaines de terroristes ont accepté de descendre des maquis pour bénéficier de mesures de grâce et de clémence promulguées dans le cadre de la politique de réconciliation nationale ; bien sûr encore les services de sécurité parviennent régulièrement à déjouer des attentats, à appréhender et à éliminer des terroristes, mais les faits sont là : l’activisme terrorisme et son corolaire les kidnappings, continue d’empoisonner la vie des populations de ces régions.Les familles préfèrent payer plutôt que de prendre le risque Le second paramètre renvoie à cette pratique en vogue. Les services de sécurités algériens avouent leur impuissance parce que les familles préfèrent payer plutôt que de prendre le risque de mettre en danger la vie de l’otage. Les services de sécurités , expliquent qu’ils sont tenus à l’écart des tractations engagées entre les ravisseurs et les proches des victimes. Quand bien même ils sont informés, gendarmes, policiers, membres des services spéciaux ne sont pas en mesure, ne peuvent pas ou ne veulent pas déclencher des opérations de recherches, de ratissage, de traques, de peur de mettre en danger la vie de l’otage. Le portable, l’arme de prédilection des ravisseurs Le troisième paramètre renvoie à un moyen de communication dont disposent aujourd’hui les ravisseurs : le téléphone portable. Imparable, celui-là. Les échanges et les négociations entre ravisseurs et proches des ptages se font exclusivement via le téléphone portable. Evidement, les autorités sont en mesure de tracer le moindre appel presque en temps réel, à n’importe quel endroit du pays, grâce aux matériels d’écoutes et de surveillances acquis à prix d’or, mais là encore la tâche est difficile, compliquée. On sait aujourd’hui que les ravisseurs utilisent plusieurs téléphones portables, disposent de plusieurs puces qu’ils détruisent après usage. On sait aussi que les services de sécurité ont mis en place, avec la collaboration des trois opérateurs de téléphonie mobile en Algérie ainsi qu’avec les multiples points de vente et avec revendeurs des puces téléphoniques, un système de fichage et d’identification des détenteurs des numéros de téléphone, mais il n’en demeure pas moins que des dizaines de milliers de puce se baladent dans la nature. Une aubaine pour ceux qui s’adonnent aux enlèvements. Il n'empêche. Lebusiness continue de prospérer. Le père de Lounès: « Il est hors de question de donner un dinar à ces hors-la-loi ! « C’est la seconde naissance de mon fils », lâche le père de Lounès Iboudarène. Et comment ! Après neuf jours de captivité, Lounès, son fils, entrepreneur à Fréha (est de Tizi Ouzou) a été libéré dimanche matin par ses ravisseurs sans versement de rançon. Soulagement et joie après neuf jours et nuits d’angoisse.La mobilisation a donc payé. Lounès, enlevé samedi 3 juillet à 22 heures, a été relâché dimanche 11 juillet à 3 heures du matin. « Lounès a été relâché par ses ravisseurs au niveau de l’oued Sebaou non loin de la ville de Fréha, 35 km à l’est de la ville de Tizi Ouzou »Plusieurs sources ont indiqué que la famille n’a pas versé le moindre début de rançon. « Le seul contact qui a été établi par les ravisseurs fut le lendemain de l’enlèvement de Lounès, précise encore Mohand. Il a appelé sa famille pour les informer qu’il a été enlevé, qu’il a été bien traité et qu’il a pris ses médicaments. Depuis, il n’y a eu aucun contact avec le groupe qui l’a kidnappé. Lounès a été libéré grâce à la mobilisation citoyenne. » Abdellah témoigne : « C’est moi qui décide de ta vie ou de ta mort ! » «J’ai été enlevé le 30 octobre 2009 vers 21 heures par un groupe armé d’une douzaine d’éléments. Certains étaient habillés en tenue de BMPJ et de police communale, d’autres en tenue civile. Je me trouvais à l’intérieur de mon bar-restaurant que je gère à Iflissen quand ils m’ont sommés de les suivre. Arrivé dans une habitation au bord de la mer - je pouvais entendre le bruit des vagues-, on m’a introduit dans ce qui s’apparente à une villa. On m’a mis un sac noir sur la tête alors qu’un de mes ravisseurs, me tenant constamment par le bras, ne m’a pas lâché d’une semelle. Je voulais connaitre les raisons de ma séquestration, mais c’était peine perdue. Au moindre mouvement, un des geôliers me menace avec son arme : « Ne lève surtout pas la tête et ne pose pas trop de questions, nous sommes juste chargés de te surveiller. On ignore les motifs de ton enlèvement. Alors tais-toi….» Je me tiens tranquille. L’angoisse me tenaille le ventre. Je pense à ma famille, à mes amis, à mon village, à ma vie…J’ai très peur. Je ne dors pas de la nuit. Le lendemain, un autre groupe débarque dans la villa. Je suis embarqué dans un véhicule vers une destination inconnue. Au bout d’une demi-heure de route, la voiture s’arrête enfin. Il faut continuer à pied. Direction le maquis. Comme je porte des claquettes, mes ravisseurs me font don d’une paire de rangers. Après plusieurs heures de marche forcée, nous arrivons devant une habitation abandonnée. Une bicoque en argile et en bois. Sur place, un barbu n’arrête pas de faire la prière et de réciter le Coran à haute voix.
Dans ma tête, les idées se bousculent…Que font-ils faire de moi? Me garder pendant des semaines et des mois en attendant un éventuel paiement de rançon? M’égorger? Me tuer d’une balle dans la tête? D’une rafale de kalachnikov? Bien que je sois saisi de terreur, je garde encore espoir…Je m’accroche à la vie. N’ais-je pas connu pareille mésaventure ? En 2006, j’avais déjà fait l’objet d’un enlèvement par une autre bande armée. Après quelques jours de captivité, ils on fini par me relâcher. En 2006, j’avais échappé à la mort après que ma famille ait été contrainte de verser une dîme de 3 millions de dinars contre ma remise en liberté. Serait-ce le cas cette fois-ci encore ? Dans la bicoque qui leur serre de refuge, les terroristes m’adressent la parole à tour de rôle. Celui qui semble être le chef parle davantage que les autres. « Tu paies ou tu crèves », me menaça-t-il. A peine j’ouvre la bouche qu’il m’ordonne de me taire : « Nous t’avons déjà averti de ne pas vendre de boissons alcoolisées… Au lieu de nous obéir, tu as récidivé. Tu sais très bien que c’est haram (péché). Maintenant, tu vas payer pour le pêché que tu as commis. » Je tente de raisonner l’émir du groupe en lui expliquant que je n’ai pas d’argent, que je ne suis pas en mesure de payer la rançon qu’il pourrait réclamer, mais il revient encore à la charge. « Tais-toi ! Ici, c’est moi qui pose les questions. C’est moi qui décide de ta vie ou ta mort. Puisque tu es très estimé au village, alors les gens vont payer à ta place comme ils l’ont déjà fait la fois passée », me dit-il. Au deuxième jour de ma captivité, mes ravisseurs qui parlementaient au téléphone loin de moi, m’ont enfin remis en liberté sur la route d’Azeffoun. Avant de me relâcher dans la nature, ils m’ont intimé l’ordre de marcher sans retourner en arrière jusqu’à ce que je croise mon véhicule conduit par un ami du village. Choqué, je rejoins l’assemblée du village. Sur place, je retrouve un comité inter-villages mise en place pour exiger ma libération sain et sauf et sans versement de rançon réclamée depuis le début par mes ravisseurs. J’ai appris que ces derniers avaient exigé la somme de 10 millions de dinars avant que le montant ne soit finalement ramené à 2 millions de dinars. Durant mes deux jours de captivité, j’ignorais tout des négociations entre mes ravisseurs et les gens de mon village encore moins de la mobilisation des citoyens de ma région pour obtenir ma libération.» Madjid raconte: « Ils savaient tout sur moi ». Notre rencontre s’est déroulée au cours de l’hiver 2007 dans un bar à Yakouren, grande bourgade située dans les montagnes du Djurdjura. Après deux bières, Madjid accepte de raconter l’histoire de son enlèvement. Bien qu’il soit encore marqué par cette mésaventure, Madjid en parle avec aisance et lucidité. L’homme et blindé. Entrepreneur en bâtiments, carrure de bucheron, Madjid est un vieux briscard de la lutte pour la démocratie et les droits de l’homme. Trois ans et demi après avoir été recueilli, le témoignage reste encore brûlant. Non seulement il raconte l’expérience traumatisante d’un otage, mais il renseigne encore davantage sur la pratique des kidnappings. C’était dans la matinée du 28 mars 2007. Madjid, entrepreneur en bâtiments, se rend sur un de ses chantiers lorsque sa voiture est brusquement braquée par six jeunes proprement habillés. Jeans, baskets, rasés de prés…Aussitôt, ils déclinent leur appartenance à la « Djamaa islamiya » (organisation islamique armée). Une cagoule sur la tête, Madjid est amené quelque part dans le maquis. La région de Yakouren, l’une des forêts le plus boisées d’Algérie, est l’un des bastions des groupes armés d’Al Qaïda au Maghreb islamique. Arrivés sur les lieux de campements de ses ravisseurs, il est installé dans une casemate, un réduit de 15 mètres carrés, sommairement creusé à même la terre et soigneusement dissimulé avec des branchages, du bois, et des bâches en plastique. Une fois installé, Madjid a eu droit à un coup de fil pour avertir sa famille de son enlèvement. La formalité expédiée – c’est la règle apparemment adoptée pour tous les kidnappings -, celui qui se fait passer pour le chef des ravisseurs affiche ses prétentions financières : 30 millions de dinars contre la libération de l’otage. Les négociations se déroulent comme sur un marché de bétail : les ravisseurs fixent un plafond, puis marchandent avec leurs interlocuteurs. Dans le cas de Madjid, l’interlocuteur sera son neveu. Via des téléphones portables dont ils changent régulièrement les puces pour ne pas être identifiés par les services de sécurité, les ravisseurs font monter ou descendre les enchères. Comme au souk de bétail. « Ils connaissaient presque tout sur ma personne, sur ma famille, mes activités. Visiblement, ils ont minutieusement enquêté avant de passer à l’acte. Le chef du groupe agit comme un patron d’une entreprise. C’est lui qui désigne les personnes à enlever, dispose d’un réseau d’informateurs, de taupes, de guetteurs, de surveillants. Bref, il connait son business du rapt sur le bout des doigts. On sent que l’homme a acquis une vaste expérience dans ce créneau.» Une fois entre les mains de ses ravisseurs, Madjid est leur merci. L’émir l’ayant si tôt prévenu, toute tentative de fuite est inutile, risquée, mortelle. « Tout le terrain est miné », lui explique le chef de bande. Lorsqu’il se trouve en compagnie de ses ravisseurs, l’otage n’est pas attaché, mais surveillé de prés. Quand il quitte la casemate pour faire ses besoins dans les bois, il est encadré par une ou deux personnes qui lui remettent une cagoule sur la tête afin qu’il ne reconnaisse pas les lieux. Madjid se souvient que l’un des terroristes qui faisait partie du groupe s’appelait Nabil. « C’était un gosse. Il avait des écouteurs vissés sur les oreilles et écoutait des versets de coran et des chants à la gloire d’Al Qaïda et de ses combattants. » Plus tard, Madjid apprendra que ce Nabil, n’est autre que Nabil Belkacemi, ce terroriste de 17 ans qui s’est fait exploser avec son camion à l’intérieur d’une caserne de gardes-côtes à Delly, Boumerdés, le 8 septembre 2007. En captivité, les journées deviennent une éternité, expliquent Madjid. « Tu es constamment traversé par des sentiments contradictoires : la peur, l’angoisse, l’espoir, la terreur, puis l’espoir, puis encore la peur. Pour celui qui n’a pas le cuir tanné, les nerfs en acier, l’expérience est dévastatrice. » La vie avec les ravisseurs est structurée, témoigne Madjid. Les journées sont rythmées par des activités plutôt ordinaires : prêches, entrainements, nettoyage des armes, prières… En guise de nourriture, ils consomment des conserves, de pattes ou de légumes secs cuisinés avec des réchauds en gaz butane. Le soir, il était strictement interdit de faire un feu de bois, d’allumer les torches ou des bougies de crainte d’être repérés. « Au cours de mes quatre jours de captivité, le groupe n’a pas quitté les lieux de ma séquestration, mais j’ai su qu’ils partaient en embuscades et certains terroristes descendaient des maquis pour rendre des visites à leurs familles avant d’y revenir. J’ai su également qu’ils étaient en contact avec d’autres groupes armés en Algérie et à l’étranger en utilisant des téléphones portables. -Le plus surprenant est qu’ils disposent d’un sac entier de puces téléphoniques qu’ils détruisent après usage.» Durant sa captivité, les tractations entre le chef des ravisseurs et le neveu de Madjid n’ont jamais cessé. Toujours via le téléphone portable. Tant dis que le groupe marchande, la famille, les proches, les amis de l’otage font la collecte de l’argent. « Tu n’as pas le choix, explique Madjid en tirant sur sa cigarette. L’émir me l’a signifié dés le départ : si on ne payait pas la rançon, je serai égorgé. Est-ce de l’intimidation ? Du bluff ? De la détermination ? Encore une fois, l’otage et sa famille sont totalement diminués, paralysés, à la merci des ravisseurs. » Au matin du quatrième jour de son enlèvement, l’émir du groupe annonce à Madjid qu’il sera libéré. Les négociations avec le neveu ayant débouché sur un accord financier, l’otage sera abandonné sur une route de montagne après y avoir été conduit par des membres du groupe. Les autres se sont rendus dans un autre lieu, fixé par l’émir, pour récupérer la rançon : 10 millions de dinars.

Enquête : Farid Alilat, Slimane Khalfa, Said Touzrat, Sihem
Jeudi 15 Juillet 2010 - 00:01
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