REFLEXION

Journal de la Traversée Mosta-Valence

Par devoir plus que par envie, Réflexion revient sur sa mémorable traversée, avec différentes projections ‘’photo et vidéo’’. Les gens parlent partout de la préparation avant même de commencer la traversée, et les autres voudraient voir comment ça se passe à l’embarcation et à bord. À force de contempler la mer, certains ont fini par devenir des marins. Enfin, Mostaganem entrouvre les portes de son rêve le plus fou. Ça y est on part pour la première fois à Valence depuis Mostaganem, revivez avec nous les détails de la traversée.



Dès les premières lueurs de cette belle journée de dimanche 13 mars 2016, les vieux riverains du port, crurent bon de jeter encore  un œil sur le port. Des vieux qui, depuis la mise hors de service   du phare surplombant le port, ne croient plus au miracle. Rien ne les réconciliera avec la mer de leur enfance. Pour eux, elle a encore perdu de son effet sur eux avec l’anéantissement de la Crique et de Sidi Medjdoub ; deux plages qu’ils ont encore dans la chair. Et le coup de grâce vint de la destruction des cabanons sur pilotis qui égayaient la Salamandre ; des icônes. Le divorce est fut sans équivoque.    
Et puis… en début d’après-midi de ce même dimanche, la nouvelle fit le tour de la ville comme une trainée de poudre. « Un ferry vient d’accoster au port ! »
Avant même l’amarrage, il était avec le son et l’image sur les réseaux sociaux. Bendia Hadj Ahmed, le directeur technique de Réflexion, rapide comme l’éclair, était déjà là.  El-Djazaïr II, un ferry. Balloté par des vaguelettes sous un soleil printanier, le navire posait en mannequin. Tous les yeux et les objectifs étaient braqués sur lui. Des youyous fusaient du Plateau de la Marine où femmes et enfants, jeunes et vieux, accoudés sur la balustrade métallique admiraient le premier navire à accoster à Mostaganem. Il battant pavillon algérien. Jamais vu pareil. Il était là pour les servir.
Le rêve tant attendu a été réalisé. Le rêve de tous les Mostaganémois. Valence est au bout de la proue d’El-Djazaïr II. C’est du réel, des hommes sont passés par là.
El Djazaïr II en quelques mots. Construit en 2005 en Espagne, le ferry peut accueillir à son bord mille trois cents vingt passagers avec à leur service cent vingt membres d’équipage.   Trois cents véhicules peuvent s’engouffrer dans ses  cent quarante six mètres de long. Ses dimensions et son tirant d’eau font que le bassin de Mostaganem lui aille comme un gant.
Six guichets  de l'Entreprise nationale de transport maritime de voyageurs –ENMTV – accueillent passagers-piétons et passagers véhiculés. Trois guichets pour chaque catégorie. L’intelligence, le savoir-faire et la disponibilité des moyens facilitent toute tâche. C’est incontestable.  Mais quand manquent les ressources,  faites appel à un Algérien pour sa débrouillardise. Un chapiteau pour les formalités douanières et policières loué pour l’occasion, des containers clôturent l’aire de progression des passagers et des véhicules pour l’embarquement et le débarquement.
Tout le monde était sur le qui-vive pour cette traversée inaugurale. Les chefs ont beau trouver des failles, il n’y en avait pas. C’est juré chez Bleus et les Gris que ne serait laissé au hasard. Tout était accepté, tout était consigné, tout était résolu. Les passagers comprenaient l’excès de zèle des éléments de la police de l’air et des frontières – PAF – et des douaniers. Ils étaient  toute écoute et tout sourire. Qu’ils  furent chefs étoilés et  décorés ou  simple soldat de l’ordre et des lois, ils devaient décrocher le trophée. Et ils le décrochèrent sans coup férir ; le passager stressé n’y a vu que convenances, bonnes manières et savoir-vivre de la part de ces hommes et femmes en uniforme.  Même les femmes en uniforme se pliaient pour satisfaire les caprices de celui qui se plaignait de la lenteur du seul scanner et procédaient de leurs propres  mains au rangement des grosses valises et sacs encombrant sur le tapis roulant.  
Il était  16 heures 32 minutes quand la voix du  muezzin de la mosquée Ibn Taimia de le cité du Plateau de la Marine appela les fidèles à la prière de l’asr. C’est la dernière en terre ferme avant le dohr de demain à Valence.
 
On embarque.
Quatre drapeaux neufs profitaient de la fine brise marine pour flotter sans répit saluent celles et ceux qui quittent en cet endroit cette bénie. Le cœur y est encore, ils ont été repérés et consignés par des professionnels aux puissantes caméras des chaines de télévision et des amateurs dans leurs mobiles plus sophistiqués les uns que les autres.
Dar Dhmana, la célèbre troupe mostaganémoise, dans son costume saharien traditionnel avait chargé les mousquetons et n’attendait que la transe pour tirer la salve. Les visages d’ébène de ses musiciens et danseurs brillaient au soleil. Suit la formation  Lahbab, des jeunots qui  mêlaient cuivre et karkabou. Les Aïssaoua en djellaba avec leurs tbals, tbila et zorna étaient les derniers à souhaiter la bienvenue aux bourlingueurs d’une journée.
Dès que passées formalités nécessaires l’on se trouve en face de tables garnies de  gâteaux traditionnels, de boissons chaudes et froides, de friandises et de roses décorant les tables.
Quand la salve de Dar Dhmana partit, le wali de Mostaganem, M. Temmar Abdelwahid,   le consul d’Espagne à Oran, M. Manuel Nuche Bascon et la délégation qui les accompagnait franchirent la passerelle du navire.
Tout était bref à l’occasion. La collation comme l’allocution des intervenants.
Plus de cent-soixante passagers et soixante véhicules s’étaient engouffrés  dans l’antre du vaisseau. Une Peugeot 203 noire vieille de plus de soixante ans attirait l’attention de tous. Des ascenseurs assurent la desserte des différents étages du navire.     
En avant toute.
Les Mostaganémois étaient  de plus en plus nombreux à s’agglutiner sur les hauteurs du port. La nuit tombée n’eut pas raison d’eux. Ils assistaient à une première.
Un militaire en retraite eut l’idée de demander au capitaine d’El-Djazaïr II de lui  permettre d’assister à la manœuvre à partir de son poste de commandement. Le chef  y invita un nombre conséquent de passagers qui le remercièrent vivement pour ce geste. Doté d’une technologie de pointe, le navire n’attendait que la voix de son maître pour bouger.
Il est vingt-heures. Des ordres fusèrent et les trente-quatre mille chevaux-vapeurs  du navire commencèrent à faire vibrer le géant. Plus de vingt-cinq mille kw. Le chef mécanicien n’attendait que « moteurs » pour mettre en branle ses deux puissants moteurs.
Tous les commandements sont répétés par les subordonnés. « Cinq degrés à gauche, dix degrés à droite… » Et petit à petit le bateau  s’ébranla  pour se retrouver à la sortie du port.
Le cap est déterminé à plusieurs reprises. Au moins quatre fois. Il est contrôlé une énième et dernière fois par le chef. Mostaganem-Valence, cap 318 degrés. La machine étant une machine toute  muette, le capitaine interroge  la carte maritime, le rapporteur et le crayon noir.  C’est confirmé, 318.
Le capitaine est seul maître à bord. Nul ne peut contester ou refuser ses ordres. A la manière de faire, le poste de commandement du navire était entre de bonnes mains. Le timonier affichait une assurance, une confiance en soi et une compétence dignes d’un César.
Des sirènes venant des bateaux à quai agrémentaient l’air et appuyaient  celle de notre navire. Elles étaient longues ou entrecoupées et exprimaient la joie de tout Mostaganem.
Le navire avance à sa vitesse de croisière, un peu plus de douze nœuds. Vingt-trois kilomètres à l’heure.
Désormais, le capitaine  peut quitter son PC jusqu’à ce que « los Valencianos » lui permettent de se ranger à quai. Ses lieutenants se chargent de nous amener à bon port.

Une nuit toute gaieté.
Tout est gratuit à bord. Boissons chaudes et boissons froides.
Le dîner consista en une petite soupe et comme plat de résistance une création du chef Bellal Mourad et son adjoint Hassan. Un filet de poison et une variété de légumes et viandes dans une sauce consistante suivis d’un gâteau avoisinant une grosse fraise ont fait la joie des papilles des passagers.
Tout le monde tout en sourire évitait Morphée. Personne ne voulait rejoindre sa  cabine. Qu’il soit journaliste, wali, député, maire, élu de tout bord ou simple passager, l’air était à la convivialité. Le climat est bon enfant. Les flashs fusent et de temps à autre quelqu’un part dans un fou-rire sans fin. Anecdotes et blagues détendaient l’atmosphère.
Minuit. La cantine devait fermer.
Des passagers dans la pénombre de la mer qu’éclairait un rayon de lune déambulaient encore sur le pont.

Valence est en vue.
Vers six heures du matin de la journée du lundi 14 mars 2016, une voix féminine très douce nous tira de notre sommeil pour nous faire savoir que Valence est tout juste « à côté ». Branle-bas de combat. Ablutions, prière, petit-déjeuner bien consistant et vol vers le pont.
On y voit pour l’instant que les bribes de Valence. Le port est immense. Il s’étend sur 600 hectares. Considéré comme deuxième port d’Espagne, il assure un trafic de  soixante millions de tonnes.
Une petite embarcation rouge arborant les couleurs espagnoles s’approcha du navire Algérien. Une échelle de corde par-dessus bord  et un commis espagnol y grimpe pour les formalités nécessaires.
Deux remorqueurs se chargent de l’amarrage du premier bateau « plein de Mostaganémois ». Ils attendaient tellement ce moment béni.
Une passerelle mobile se colla à la paroi du navire. Notre descente est imminente.
Dès les formalités douanières et policières accomplies, tout le monde se dirigea vers la sortie.
Nous vîmes la  Peugeot 203,  immatriculée à Oran, se faufiler vers la ville.
La délégation officielle fut accueillie en grandes pompes. Dans une vieille bâtisse le drapeau de l’Algérie trône avec ceux  de l’Espagne, la Communauté  Européenne et la province de Valence.  Les langues de Cervantès  et de Molière se sont bercées l’une l’autre. Los bienvenidos sont devenus les bienvenus et los argelianos sont devenus les Algériens. Personne ne pouvait expliquer cette boutade pourtant les Espagnols sont des férus de langue arabe de laquelle la leur en a tiré son tiers.  Quand vint le tour de M. Temmar, le wali de Mostaganem, ce fut un damas y caballeros  suivi d’une allocution dans un arabe châtié qu’une blonde d’âge moyen traduisait vers la langue de Garcia Lorca.
Une dame d’un certain âge distribuait des fascicules rédigés en plusieurs langues. Des drapeaux vous dirigent vers la vôtre. Un plan de Valence ? Son histoire ? Pas du tout. « Attention  à vos poches, surveillez votre appareil photographique, évitez de vous promener dans les lieux isolés… » Et avant cela, en chapeau, l’on vous rassure que l’Espagne est l’un des pays les plus sûrs d’Europe.
Valence, Valencia en espagnol. Une ville de près de  800 000 habitants qui fut fondée en 138 avant J.-C. Elle fut la capitale du royaume de Valence au moyen âge. C’est aussi le royaume de la paëlla. Un immense espace vert traverse la ville. Cet espace est le lit d’un fleuve qui a été détourné pour cause d’inondation, le Turia.
Comme le hasard fait bien les choses, la journée du 14 mars coïncidait avec le grand feu d’artifice de las  fallas, une fête qui s’étale du 12 au 19 mars.
Las fallas est une vieille tradition où les citoyens de Valence brulaient des meubles  pour donner du travail aux menuisiers. Une aide déguisée et une pensée à Saint Joseph. Aujourd’hui, ce sont des dizaines d’allégorie ou de personnages en bois pour adultes et enfants qui attendent à passer au bûcher.
Le ciel est gris mais personne n’y prête attention. Il est ignoré par les yeux fixés au  mode « horizontal ». Sur la vie. Un timide soleil apparaissait de temps à autre pour nous rappeler Mostaganem.
Des compatriotes établis en Espagne, très heureux, fêtaient l’événement de la ligne  Mostaganem-Valence. Ils servirent  de guides aux visiteurs d’une journée. Ils font tout ce qu’ils peuvent. Certains ont même mal aux pieds tellement ils ont marché.
Valence s’enorgueillit toujours de sa  Lonja de la Seda, construite entre 1482 et 1533, un ensemble de bâtiments, à l'origine consacré au négoce de la soie classé patrimoine mondial par l’Unesco.   L’aquarium est de renommée mondiale et jouxte de prestigieuses œuvres architecturales tels l'Hemisfèric, un cinéma en 3-D, l’opéra pensé par le grand architecte Santiago Calatrava, la cité des sciences, le musée des beaux-arts, le palais des arts et des centaines de joyaux qui ravissent les yeux.
Quand en 711, Abdellah ibn Abderrahman s’installa à Balansiya –nom arabe de Valence- il ne lésina pas sur les moyens pour implanter en douceur la langue arabe ainsi que l’Islam en même temps que les us,  coutumes et traditions  des musulmans. Même dans les campagnes l’on parlait arabe. La population s’était vite assimilée à cette culture orientale. Suivirent  des hauts et des bas tout au long de l’histoire de Valence qui ont inspiré des écrivains dont le français Corneille avec son Cid.

Retour au bercail.
Il est 16 heures environ. Nos compagnons d’une journée, des valenciens par la force des choses,  nous déposent au port. Un  port très actif. Ibiza, San Antonio, Mahon et Palma sont tout près, là est la tradition du transport maritime à Valence. Des dizaines de yachts aux immenses mâts attendent la fin du printemps et l’été pour  prendre le large.
Les formalités policières et douanières accomplies à une vitesse vertigineuse par un personnel expérimenté et nous voilà dans l’antre d’El-Djazair II. Un morceau de territoire de l’Algérie. Passagers véhiculés et  piétons achètent leurs billets de la traversée sur place. Certains ont seulement voulu marquer de leur empreinte cet événement inaugural. Ils sont valenciens, saragossais ou madrilènes d’adoption et originaires de Chlef, El Bayadh  ou Tiaret ; ils rejoignent Mostaganem tout heureux d’éviter Oran devenue encombrante.
A bord, chacun s’y met de la sienne pour  raconter sa journée. Personne n’est resté oisif. Le marathon a été général.
Le boss  de Réflexion, M. Belhamidèche Belkacem s’est  empressé de chausser ses babouches pour soulager ses pieds. Benanteur Selim, un autre mostaganémois  s’égosillait à faire de la réclame aux résidents algériens de Valence. Un député  pérorait encore sur nos trottoirs et nos routes. Un jeune bachelier converti au commerce est décidé de se mettre à l’espagnol après s’être essayé aux poules pondeuses. Valence-Mostaganem, un jumelage ; il nous manque un aéroport  et une ligne maritime Mostaganem- Marseille… Un petit retour sur terre parmi nos compatriotes et leurs préoccupations.
Il est 20 heures quand El-Djazaïr II désamarre. Adieu Valence tout en lumière. Cap 138 degrés et vitesse de croisière. Fatigués après  une nuit agitée et une journée harassante, les passagers rejoignent leurs cabines dès la fin d’une compétition de football retransmise sur un écran plasma accroché à la cantine.
Réveil plus que matinal. L’impatience nous a accompagnés tout au long de ce retour. Certains étaient sur le pont avant même la prière du fadjr. Avant même que le petit-déjeuner ne fut servi. Ils espéraient repérer quelque lumière de la terre ferme ; l’Algérie et Mostaganem.
Et puis tout est là. Un large panorama. Mostaganem et au-delà. Arzew, Oran, Hadjadj, Benabdelmalek Ramdane, le phare du cap  d’Ivy, Stidia, Ouréah… Majestueuse Mostaganem, Perle de la Méditerranée, cité des Medjaher et du djihad, royaume des érudits et des vertueux, patrie des Zénètes et des Almoravides, refuge des Moriscos et des Ottomans, encenseuse au saint Coran et bénisseuse  des apatrides… la voilà.
Le bateau accosta et vida son ventre. Passagers et véhicules regagnèrent la terre ferme. Les hommes et femmes en bleu et en gris étaient toujours tout sourire. Il y eut même des embrassades. Certains fonctionnaires étaient des cousins, des  amis ou des voisins.
Tout le monde était heureux de cette première à Mostaganem dans une Algérie indépendante. L’heure  au port n’est plus au vin, à l’alfa, au bois, aux céréales et aux agrumes. La mutation est concrète. Reste à concurrencer Oran la voisine à un jet de pierre et  Valence l’européenne là devant la proue.


 

Benatia
Mercredi 16 Mars 2016 - 18:15
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