REFLEXION

Guerre d’Algérie… Les derniers secrets

Après les combats sur le terrain, il y a eu la bataille des chiffres. Combien de morts du côté algérien ? 1,5 million, a dit le FLN. 250 000, disent les historiens.Le 19 mars 1962 entrait en vigueur le cessez-le-feu conclu à Evian entre la France et le FLN. Cinquante ans déjà… Mais la guerre d’Algérie est-elle vraiment finie ?



Guerre d’Algérie… Les derniers secrets
Parfois, ils éventraient les corps à la baïonnette ou enfonçaient des morceaux de bois dans les corps brûlés, réduits à des tas de charbon.
Les blessés étaient achevés d’une rafale. En quatre ans et des centaines d’opérations, je n’ai pas le souvenir d’une sortie sans un vol, un viol ou un assassinat. Tout cela commis le plus souvent à l’insu des gradés. J’ai vu des appelés débarquer, pacifiques, et finir par collectionner des oreilles de fellaghas dans le formol. J’avais un seul ami, Daniel, un appelé jardinier qui aimait les fleurs et parlait doucement. Humain, quoi ! Il me racontait son pays, sa famille, et m’a fait aimer la France. Un jour, il a voulu sortir avec moi, pour une banale opération. On a débusqué une katiba, un fell a rafalé. Daniel est tombé à côté de moi, à plat-ventre, les bras écartés : du sang lui sortait de la bouche. Peu après, le capitaine a libéré deux garçons des cuisines qui voulaient rejoindre leurs familles. Ils ont été enlevés quelques jours plus tard par les fells ; on a retrouvé leurs corps égorgés et suppliciés. Impossible d’échapper à l’enfer. J’avais un copain, surnommé « Amirouche », qui voulait gagner le maquis.
Il s’est évadé cinq fois ! Chaque fois, les fells le renvoyaient après l’avoir fait souffrir et menacé de mort. Chaque fois, les militaires le reprenaient et le torturaient. Il serrait les dents mais n’émettait pas une plainte. Hallucinant de courage. Un jour, il a dit : « Je ne sais plus qui je suis. Je suis prisonnier des Français et condamné à mort par les fells. » Et il s’est enfermé dans un silence définitif. Lors d’une opération, un tirailleur de la deuxième section a vu quelqu’un bouger devant lui ; il a lâché une rafale et s’est précipité sur le cadavre pour récupérer l’arme : c’était son père. Il a failli devenir fou. Il a déserté quelques jours plus tard et s’est fait tuer, côté fells, au cours d’un accrochage. Un autre jour, les militaires ont pris l’imam de la mosquée de mon village. Ils l’ont passé à la gégène devant moi. Avant de mourir, il m’a dit : « Je t’ai appelé "mon fils" la première fois que je t’ai vu. » Et il m’a craché au visage. Le 19 mars 1962 au matin, le capitaine nous a dit que le cessez-le-feu était entré en vigueur : « Pour nous, la guerre, c’est fini. » Il nous a expliqué que nous avions le choix entre trois solutions : rejoindre une force locale algérienne sous contrôle français jusqu’à l’indépendance, quitter l’armée et rester en Algérie, ou s’engager et rentrer en France avec l’armée. Personne ne disait mot ; nous étions tous plongés dans la stupeur.
L’adjudant insistait pour me faire venir en France. Je me méfiais. L’adjudant André F. était celui qui m’avait cassé les dents et torturé à 13 ans. Chargé du renseignement, il torturait tous les prisonniers avec sadisme, jouissait, lèvres serrées, à la vue du sang et tournait très vite la manivelle jusqu’à la mort. Plus tard, affecté à Epinal, il se montrera un homme respectable, toujours prêt à rendre service. Il finira sa carrière la poitrine couverte de décorations, dont la Légion d’honneur. Avant mon départ, le capitaine, pied-noir d’origine, m’expliqua avec tristesse que vu ma capture et le tour qu’on m’avait joué... il était préférable que je ne reste pas en Algérie, même si la vie en métropole ne serait pas très rose. Sur le quai du port, nous avons croisé des soldats algériens qui rentraient de leur service en France. Ils nous ont traités de « traîtres, vendus » et tout se termina en bagarre générale. Après ? Après, rien…
Pendant quinze ans, en France, j’ai vécu mécaniquement. Manger, boire, dormir. Sans aucune notion de bien ou de mal. Sans aucun souvenir. Et puis, un jour, tout est revenu, d’un coup. Mes nuits étaient blanches, pleines de questions et d’affreux cauchemars. Je revoyais tout... Tous les ans, pendant deux à trois mois, je suis allé à l’hôpital psychiatrique de Bercy. Je sortais un peu mieux pour le reste de l’année. Et tout recommençait. J’ai fini par écrire un livre . Cela m’a soulagé pendant quelque temps. J’ai eu mes premières relations sexuelles à l’âge de 35 ans. Je me suis marié, j’ai eu une fille : un bonheur. Mais quand elle a eu 8 ans, l’angoisse m’a repris : « Mon Dieu, dans quel monde l’ai-je envoyée ? » En 1982, j’ai essayé, plein d’espoir, de retourner voir l’Algérie, vingt ans après : on m’a refoulé dès mon arrivée à Bône. J’y suis allé en vacances en 1992 ; j’ai vu les islamistes, les troubles... j’ai fui. J’écoute la radio : un geste humanitaire me donne de l’espoir ; une mauvaise information sur une guerre me fait sombrer. J’aurais préféré mourir avec les autres, là-bas. Parfois, j’ai envie d’aller vivre dans la montagne, seul, loin des humains. Je ne vois pas le bout de tout ça.
Dites-moi, est-ce moi qui suis fou ? Ou les autres autour de moi ?A suivre

La rédaction
Mardi 19 Juillet 2011 - 09:32
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