REFLEXION

ELECTION PRESIDENTIELLE - TRIPARTIE : Les dix conditions pour la stabilité dynamique de l’Algérie

L’Algérie à la veille de l’élection présidentielle, entre temps étant prévue la Tripartie est à la croisée des chemins. Il s’agit de se projeter vers l’avenir en cette ère de mondialisation impitoyable, évitant des promesses chimériques. Pour la réussite tant de l’élection que de cette Tripartie, je recense dix axes directeurs interdépendants qui conditionnent la stabilité dynamique de l’Algérie à ne pas confondre avec le statut quo suicidaire.



1-Premièrement, les critères de représentativité utilisés aujourd’hui (indépendance, importance des effectifs, montant des cotisations reçues, expérience et ancienneté du syndicat, attitude patriotique pendant la guerre de libération nationale   sont peu adaptés à la réalité actuelle. Les deux critères ajoutés par la jurisprudence (activité du syndicat en termes d’ampleur et d’efficacité d’une part, et influence du syndicat d’autre part, c’est-à-dire sa capacité à mobiliser les salariés) n’ont pas permis de surmonter ces difficultés. Aussi, il s’agit  de fonder la représentativité syndicale sur le seul critère de l’élection. L’audience électorale doit devenir le critère incontournable de la représentativité. Elle doit être appréciée au regard des résultats des élections des délégués du personnel et des représentants du personnel au comité d’entreprise, complétés le cas échéant par les résultats aux élections prud’homales.  Une meilleure représentativité passe par un choix entre représentation uniforme et représentation multiple. Quelle que soit la solution retenue, les règles de représentativité doivent être revues dans le sens « une entreprise – une voix », pour une meilleure représentation. Cette révision des règles de représentativité doit s’accompagner d’une transparence accrue en matière de financement et de certification des comptes des fédérations et confédérations patronales.
 2.-Deuxièmement,  lorsqu’un pouvoir agit bureaucratiquement, sans concertation, sans tenir compte de la réelle composante sociale, la société enfante ses propres règles qui lui permettent de fonctionner en dehors de l’Etat officiel, se traduisant alors par un divorce croissant Etat/citoyens.  On ne relance pas l’activité industrielle par décret ou par le volontarisme étatique, vision de la mentalité bureaucratique rentière. L’objectif  est de  faire de la négociation collective le moyen privilégié de la transformation du droit du travail et de la maîtrise des évolutions  socio-économiques des entreprises. Le dialogue est la seule voie pour trouver un véritable consensus, ce qui ne signifie nullement unanimisme, signe de décadence de toute société afin d’anticiper tout conflit préjudiciable aux intérêts supérieurs du pays avec des coûts faramineux. Pour une meilleure représentativité, les organisations patronales privées doivent avoir un cadre unifié et inclure d’autres organisations non présentes, parfois plus représentatives comme le montre la déconnexion actuelle de l’UGTA, non représentative,  par rapport aux mouvements sociaux. Pour un véritable dialogue social, il serait souhaitable de convier d’autres organisations syndicales autonomes avec lesquelles notamment les ministres du Travail, de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Santé sont déjà en contacts permanents. La composante est la même depuis plus de deux décennies alors que l’environnement économique et social algérien a profondément changé, ce qui explique que les anciennes Tripartites ont eu peu d’effet face aux tensions sociales. D’autres forces sociales et économiques sont apparues depuis, devant en tenir compte, faute de quoi cela s’apparenterait à un monologue du pouvoir avec lui-même, sans impact pour la résolution concrète des problèmes économiques et sociaux.
 3.-Troisièmement, le gouvernement doit se démarquer d’une vision culturelle largement dépassée des années 1970, tant sur le plan politique, économique qu’en matière diplomatique. Nous sommes en 2014 avec des mutations géostratégiques considérables entre 2014/2020 qui préfigurent de profonds bouleversements géostratégiques. La mentalité bureaucratique administrative des années 1970 est de croire qu’il suffit de changer de lois pour résoudre les problèmes. Cette vision bureaucratique est une erreur politique qui ne peut que conduire le pays à l’impasse, à une crise multidimensionnelle, voire à une déflagration sociale qu’il s’agit impérativement d’éviter.  Il s’agit d’éviter que la Tripartite soit un lieu de redistribution de la rente (parts de marché et avantages divers supportés par le Trésor public de ceux présents via la dépense publique) en fonction d’intérêts étroits. Dans ce cadre au vu des derniers rapports de la banque d’Algérie et du FMI qui prévoit des tensions budgétaires entre 2O15-2O17 ( rapport de février 2O14) sur l’économie algérienne, je mets en garde le gouvernement contre une dérive inflationniste pour des raisons électoralistes par une révision brutale de l’article 87 bis  qui remettrait en cause tous les sacrifices de la population algérienne et notamment des couches défavorisées et des couches moyennes. Tant qu’il y a la rente, la fuite en avant  est la   distribution de revenus sans contreparties productives, sacrifiant le développement du pays et les générations futures, rentrant dans le cadre d’une stabilité statique suicidaire.
 4.- Quatrièmement, la Tripartie doit faire un constat sans complaisance afin de solutionner les véritables problèmes. Paradoxe, pour un pays pétrolier l'Algérie a importé en 2O13 environ 3,5 milliards de dollars en carburants  et dérivées  soit près de 6%  de ses recettes d'hydrocarbures.  Qu'en sera-t-il du financement  au rythme de la dépense publique actuelle, lorsque les USA  seront concurrents directs de Sonatrach grâce à la révolution du pétrole-gaz de schiste   où ses recettes provenant de ce pays représentant plus de 2O% sans compter les nouvelles découvertes en Méditerranée ? Le tissu industriel algérien, sur lequel tous ces gouvernements souhaitaient fonder la relance économique est en réalité insignifiant. Il est composé d’à peine 1200 entreprises publiques pratiquement, toutes empêtrées dans de graves difficultés financières et managériales, et d’environ 200.000 petites entreprises privées de production en grande partie très jeunes et sans envergure, qui éprouvent d’énormes difficultés à se maintenir en vie. Exténués par les efforts surhumains que requiert l’activité industrielle soumise à des tracasseries permanentes, bon nombre d’industriels ont de surcroît fait le choix de changer d’objet social pour s’installer dans le confortable créneau de l’importation et de la revente en l’état.  La situation risque même d’empirer dans les toutes prochaines années en raison de la désertion du secteur industriel par les quelques opérateurs restants de plus en plus nombreux à investir les créneaux de commerces lucratifs. De 2010 à ce jour, l’Algérie aurait en effet perdu un peu plus de 50.000 PME industrielles pendant que le nombre des sociétés de négoce progressait, passant d’environ 12.000 entités en 2003 à environ 45.000 aujourd’hui. L’enquête  effectuée par l’ONS en 2011, confirme cette inquiétante tendance à la désindustrialisation, avec une très nette prédominance (plus de 90%) des petites entreprises de commerce et de services, par rapport aux unités des secteurs de l’industrie et du BTP réduites à portion congrue. Les entreprises industrielles publiques  pour la plupart acquises durant les années 1970 et 1980, ont  eu le temps de vieillir et d’être passées de mode, au moment où la technologie et l’innovation progressaient à grands pas à travers le monde. La reprise des unités industrielles publiques par des opérateurs privés ne s’étant pas faite comme prévu, les actifs industriels algériens dépassant pour la plupart vingt années d’âge ont fini par être technologiquement déclassés. Les grands pôles industriels publics des années 1970 ont commencé à péricliter dès la fin des années 1980, tandis que le secteur privé, encore fragile et empêtré dans les méandres de la bureaucratique, a du mal à prendre le relais.
 5- Cinquièmement, il faut revoir le fonctionnement du dispositif actuel de l’investissement ainsi que la règle des 49-51% devant définir avec clarté ce qui est stratégique de ce qui ne l’est pas, l’Algérie supportant tous les surcoûts et de surcroît n’a pas donné de résultats probants. En 2O14 les exportations pour 97-98% relèvent du secteur des hydrocarbures  et 7O% des besoins des entreprises publiques et privées dont le taux d’intégration ne dépasse pas  15%  en inputs relève de l’importation. Les institutions étatiques créées au début des années 2000, à l’effet de donner de nouveaux ressorts à l’industrie nationale (Andi, Ansej ), se confinent  malheureusement au simple rôle d’enregistreuses d’intentions d’investir, chargées de tenir les statistiques de projets qui ne dépasseront pas, dans la majorité des cas, le stade de la déclaration d’intention. L’Agence nationale pour le développement de l’investissement (Andi) et le  Conseil national de l’investissement (CNI), qui seront créés quelques années plus tard dans le but de promouvoir les gros investissements, ne feront guère mieux. A bien des égards, le CNI se comportera beaucoup plus comme un prédateur d’investissements qu’un facilitateur. Le nombre de projets d’envergure qui ont sombré dans le trou noir de cette institution est considérable. Le montant global des investissements en attente d’autorisation dépasserait en effet allègrement les 15 milliards de dollars, selon les estimations du Forum des chefs d’entreprises (FCE). Le même problème se pose pour les investissements que devaient promouvoir des entreprises publiques, soumises au visa préalable du Conseil des participations de l’Etat (CPE). Là aussi, ce sont des dizaines de projets industriels que souhaitaient réaliser des entreprises publiques économiques (EPE), seules ou en partenariat avec des opérateurs privés algériens et étrangers, qui végètent, pour certains, depuis plusieurs années. C’est pourquoi l’assouplissement des procédures par une débureaucratisassions réelle source de corruption, loin des discours,  s’avère urgente.  
6.-Sixièmement,  .l’objectif stratégique  est de réhabiliter  l’entreprise qu’elle soit publique, privée locale ou internationale en adaptant les règles aux normes internationales,  et son fondement, le savoir, au sein d’une économie de plus en plus mondialisée. Cela doit s’inscrire  au sein de stratégies de segments de filières internationalisées afin de  créer une économie productive à forte valeur ajoutée, ne devant pas, en ce XXIe siècle du fait des nouvelles technologies, avoir une vision matérielle, l’industrie se combinant avec les services. La recherche tant théorique qu’appliquée avec un équilibre entre les sciences exactes et les sciences humaines, est fondamentale pour impulser de nouvelles filières industrielles. Pour paraphraser le langage militaire qui différencie tactiques et stratégie, le gouvernement, et c’est sa mission essentielle, est d’avoir une vision stratégique  et non d’agir sur la conjoncture à partir de tactiques. Des actions coordonnées et synchronisées dans le temps exigeront  le courage de réformer vite et massivement, non des replâtrages conjoncturelles différant les problèmes dans le temps, mais de profondes réformes structurelles, de   réhabiliter la planification et le  management stratégique.
 7.-Septièmement, face à cette situation socio-économique inquiétante pour le devenir de l’Algérie, au -delà de l’État, l’ensemble des acteurs de la société  doit être mobilisé si l’Algérie veut renouer avec  une croissance durable hors hydrocarbures. Comment ne pas rappeler que les  pays ayant entrepris avec succès des réformes, notamment les pays émergents,  se sont appuyés sur une mobilisation de l’opinion. La nécessité  de réformer s’impose à Algérie, malgré des dépenses monétaires sans précédent  par l’accumulation de résultats économiques mitigés, de crises sociales ou de crises politiques.  La croissance forte  peut revenir  en Algérie. Mais elle   suppose la conjugaison de différents facteurs : une population active  dynamique, un savoir, le gout du risque  et des innovations technologiques sans cesse actualisés, le combat contre toute forme de monopole néfaste, une concurrence efficace, un système financier rénové capable d’attirer du capital et  une ouverture à l’étranger en intégrant notre diaspora. structures  Pour s’inscrire dans la croissance mondiale, l’Algérie  doit d’abord mettre en place une véritable économie de la connaissance, développant le savoir de tous, de l’informatique au travail en équipe, de l’arabe, du français à l’anglais, du primaire au supérieur, de la crèche à la recherche. Elle doit ensuite faciliter la concurrence, la création et la croissance des entreprises, par la mise en place de moyens modernes de financement, la réduction du coût du travail et la simplification des règles de l’emploi. Elle doit favoriser l’épanouissement de nouveaux secteurs clés, dont : le numérique, la santé, la biotechnologie, les industries de l’environnement, les services à la personne avec le vieillissement de la population. Simultanément, il est nécessaire de créer les conditions d’une mobilité sociale, géographique et concurrentielle. De permettre à chacun de travailler mieux et plus, de changer plus facilement d’emploi, en toute sécurité
 8-Huitièmement, les réformes passent fondamentalement  par une démocratie vivante, une stabilité des règles juridiques et l’équité, les politiques parleront  de  justice sociale. La conduite d’ensemble de ces réformes ne peut ni être déléguée à tel ou tel ministre ni mise dans les mains de telle ou telle administration. Elle ne pourra être conduite que si, au plus haut niveau de l’État, une volonté politique forte les conduit et convainc les Algériens  de leur importance. D’où avec l’ère d’internet une communication active transparente permanente. Ensuite, chaque ministre devra recevoir une « feuille de route » personnelle complétant sa lettre de mission et reprenant l’ensemble des décisions qui relèvent de sa compétence. Au regard de l’importance des mesures à lancer et de l’urgence de la situation, le gouvernement devra choisir le mode de mise en œuvre le plus adapté à chaque décision : l’accélération de projets et d’initiatives existantes, le vote d’une loi accompagnée, dès sa présentation au Parlement, des décrets d’application nécessaires à sa mise en œuvre et pour les urgences seulement  des décisions par ordonnance pourront  être utilisées.
 9-Neuvièmement,  pour mener à bien ces réformes, l’État et les  collectivités locales doivent être très largement réformés. Il faudra réduire leur part dans la richesse commune, concentrer leurs moyens sur les groupes sociaux qui en ont réellement besoin, faire place à la différenciation et à l’expérimentation, évaluer systématiquement toute décision, a priori et a posteriori. La  croissance partagée par un sacrifice également partagée,  exige l’engagement de tous, et pas seulement celui de l’État en organisant les solidarités devant  concilier  efficacité économique et équité  par une participation citoyenne et un dialogue productif permanent. L’essentiel de l’action est entre les mains des Algériens, qui devront vouloir le changement et partager une envie d’avenir, d’apprendre davantage, de s’adapter, de travailler plus et mieux, de créer, de partager, d’oser. La nature du  pouvoir doit également  changer  supposant une refonte progressive  de l’Etat  par une réelle décentralisation  autour de grands pôles économiques régionaux, impliquant  non un Etat gestionnaire mais un Etat régulateur, conciliant les couts sociaux et les couts privés, étant le cœur de la conscience collective.
 1O- Enfin dixièmement, facteur essentiel et décisif,  la réalisation des objectifs passe nécessairement par le retour à la confiance supposant une autre gouvernance fondée sur un Etat de Droit, une lutte réelle contre la  corruption qui se socialise constituant un  danger pour la sécurité nationale, et donc une moralité sans faille de ceux qui dirigent la Cité. Ce ne sont qu’à ces conditions que les Algériens réapprendront  à envisager leur  avenir avec confiance,  préféreront  le risque à la rente, libéreront  l’initiative, la concurrence et l’innovation. Le  principal défi du XXIème pour l’Algérie sera la maitrise du temps ;  le monde ne nous attend  pas et toute Nation qui n’avance pas recule forcément. Retarder les réformes ne peut que conduire à la désintégration lente, à l’appauvrissement, une perte  de confiance en l’avenir où certains scénarios prévoyant  une chute des recettes entre 2O17-2O2O limitant dès lors l’investissement de Sonatrach,  l’épuisement inéluctable  de la rente des hydrocarbures (pétrole 2O2O-2O25- gaz traditionnel horizon 2O3O, au  moment où la population avoisinera 5O millions d’habitants. Le pouvoir algérien mais également la majorité des Algériens dont le revenu est fonction à plus de 70% de la rente des hydrocarbures  doivent savoir que l’avenir de l’emploi et de leur pouvoir d’achat  n’est plus dans la fonction publique, et que celui des entreprises n’est plus dans les subventions à répétition. Ne   nous leurrons pas   avec le gaz de schiste car nous assistons à la concurrence  et à une transition énergétique mondiale et  l’Algérie n’aura plus  les moyens de  préparer ces réformes et vivra sous l’emprise de la peur, voyant  partout des menaces où les autres voient des chances.  Puisse grâce aux femmes et aux hommes de bonne volonté,  l’Algérie traversera la crise multidimensionnelle à laquelle elle est actuellement confrontée afin de devenir un acteur actif dans le cadre du concert des Nations. Elle en a les moyens.

Dr Abderrahmane MEBTOUL
Vendredi 21 Février 2014 - 15:47
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