REFLEXION

Douce France, douce souffrance

Exil à deux vitesses

«Quand je rentre au bled, je reste plusieurs jours cloîtré chez moi, je me sens dépaysé et j'ai peur d'affronter le regard des gens!» c'est ainsi que s'est exprimé Karim, 26 ans, étudiant en lettres modernes à Paris-X Nanterre sur son exil parisien. Cette année-là, il termine son cursus mais ne compte jamais retourner au bercail après un séjour de 6 ans en France quitte à vivre sans-papiers



«j'ai horreur de tomber en contradiction avec moi-même. C'était mon choix, je l'assume» assure-t-il entre deux gorgées de café au foyer de l'université et de poursuivre, une fois à l'extérieur, les yeux effacés derrière la fumée de sa cigarette «à l'époque, mon père a insisté pour que je reste là-bas mais j'étais têtu, j'avais cru que des jours meilleurs m'attendaient ici». Ayant décroché un petit boulot à mi-temps dans un restaurant à Châtelet, il baille et se dit épuisé de cette galère sans terminus «de ce titre de serveur, il n'y a que le nom car je suis en réalité plongeur, chaque soir 48 couverts d'affilié sous les cris de mon employeur, en plus de la tension, la fatigue, la sueur...etc,» avoue-t-il avant de bien éclaircir ses propos «survivre dans un foyer social, bosser dans des conditions minables, subvenir à ses besoins et étudier, je n'en peux plus». Au foyer de Montreuil, plein d'autres étudiants algériens expriment le même regret, Nabil étudiant en génie civil à Cergy-Pontoise raconte avec humour son histoire avec les C.D.D de ménage, lui le major de promotion de l'INI (institut national informatique) d'El-Harrach (Alger). Il se voit, la mort dans l'âme, enchaîner «ces boulots de merde» comme il le dit sans aucune perspective à l'horizon «je végète pour renouveler mes papiers, mes études, ça passe malheureusement au second plan, car elles n'ont ni goût ni valeur!» Triste, il continue «j'ai beau déposer partout des C.V pour un stage dans mon domaine, j'ai reçu la même réponse de refus avec des formules de politesse bien léchées, ô mon dieu, comme ces français-là savent tricoter les bels euphémismes!» Informaticien, Nabil a débarqué en Hexagone en 2009, plus précisément à Saint-Étienne où il a passé deux ans chez des proches. Ses diplômes en poche, il tente l'expérience de la métropole «à Paris, m'ont conseillé quelques amis, il y a beaucoup de boulot, moins de clichés et de stéréotypes sur les étrangers, les musulmans, les africains».

Doctorants deprimes
«Parle-moi de tout sauf de l'autorisation du travail» s'est exclamé Farid au sortir du métro n°13 de la banlieue parisienne. En effet, la paperasse qu'implique cette autorisation demandée aux étudiants algériens en vertu des accords franco-algériens du 27 décembre 1968 est un véritable casse-tête pour la plupart d'entre eux. On s'est donné rendez-vous à la place de Clichy, la thèse en droit de ce kabyle de Bejaia est en phase terminale mais ça traîne encore «j'ai un directeur de thèse très exigeant, on dirait qu'il dort avec le souci des virgules dans la tête, ah, s'il connaît les miens!» Sourit-il en coin et de renchérir rageur «cette histoire d'étudiant sans minimum social est une foutaise, on a droit à rien et on exige de nous tout! Et parler de toutes les humiliations que j'avais subies pour tenir jusque-là, tu n'en croiras jamais tes yeux». Sans être prié de les citer, il égrène sur le coup le chapelet «la première, c'est la cité administrative, la deuxième les queues de la préfecture pour renouveler mon titre de séjour et la troisième, les sales boulots qui me dépriment». Entré en France en 2003, Farid a décroché haut la main tas de diplômes. Colocataire d'un petit studio de 19 M2  avec un ami tunisien à Saint-Denis, il affirme bosser jusqu'à 23h «je ne rentre à la maison que tard vers 1 heure, et le matin rebelote, le chemin des cours, des séminaires et des examens». La silhouette frêle, le corps fatigué et le moral en berne, Farid ponctue ses gestes rythmés par de lents silences. N'en digérant pas son malaise, il me confie en aparté qu'il prenait des antidépresseurs et qu'une psychologue lui a suggéré dernièrement un repos prolongé. En route vers chez lui, on a croisé un autre thésard en sociologie de Mostaganem. Celui-ci  est inquiet à l'idée de se voir privé de son titre de séjour en fin d'année «la logique de la préfecture est administrative. On nous comptabilise sur la base des années passées à la fac et des diplômes acquis comme des élèves de collège ou du lycée» se justifie-t-il des trémolos dans la voix. Pour son ami Makhlouf, cette immigration a une logique purement prolétaire «j'ai mon titre de psychologue depuis 2010 avec mention honorable, et pourtant, je ne suis qu'un hôte de caisse à Auchan, mais jusqu'à quand? Je ne m'imagine pas finir toute ma vie comme ça, c'est la honte!»  

Etudiants sans papiers
Malek est hébergé par un copain à lui à Argenteuil. En février 2009, il s'est fait délivrer en tant qu'étudiant en histoire une O.Q.T. F (obligation de quitter le territoire français) et à la mi-2013, il a déposé un dossier dans le cadre de la circulaire Valls. Dans son cas, il y en a des milliers «pas question que je rentre au bled, les mains vides, ce serait un scandale» se justifie-t-il, les cheveux au vent. Tiré à quatre épingles et loquace, il me susurre doucement à l'oreille «quand tu tombes sans papiers, tu dois être bien sapé pour confondre la vigilance de la P.A.F» et de m'ajouter après un bref répit « j'attends depuis un 1 an la réponse de la préfecture mais j'ai bien peur que ce soit négative car des étudiants copains à moi se sont vus confirmer la O.Q.T.F du départ, ils m'ont dit que cette procédure n'est qu'une arnaque pour ficeler des statistiques». Farid le console en vain «l'étude des dossiers se fait au cas par cas aurait promis le ministère!», ce qui déclencha une vive réaction de la part de Malek «je ne comprends pas déjà comment un sans papiers puisse avoir des fiches de paies qu'il devait présenter pour se faire régulariser à moins qu'il ait bossé au noir, c'est là que se pose le problème», Farid tempère la colère de son ami et cite l'exemple de Said, un autre étudiant algérien en urbanisme qui, par un malheureux concours de circonstances, a perdu ses papiers en 2007 mais aurait quand même pu quelque temps après monter une entreprise de sécurité! Comment? Personne ne le sait. Fin 2012, il a déposé parmi la première vague des demandeurs et en février 2013, un titre provisoire lui a été délivré en attente de sa régularisation définitive. Donc à en croire Farid, l'espoir est permis. «Ce que je n'arrive pas à comprendre, se plaint Malek, c'est qu'on enlève le droit au séjour aux étudiants qui peuvent s'intégrer facilement dans la société d'accueil et on l'accorde à ceux qui n'en ont ni la capacité ni la volonté, cette France-là a, me semble-t-il, deux visages : un qui attire et un autre qui piège». Ce piège chacun l'explique à sa manière. Pour Sofiane, un étudiant en sciences de l'éducation qui vient de Nice, la France n'est qu'une escale dans son parcours «j'ai contracté beaucoup de dettes juste pour me cultiver, je n'ai pas eu cette chance au bled. J'avais su d'avance en revanche que ma place n'est pas ici et puis, relativise-t-il, partout c'est pareil». En situation irrégulière depuis 2005, Sofiane a d'abord tenté sans succès en 2008 le mariage blanc à 8000 euros «je bosse au noir dans le déménagement, je gagne parfois jusqu'à 250 euros la journée, c'est fatigant mais très bien payé même si on reste deux ou trois semaines dans le vide» se souvient-il sans grande fierté. «En 2010, un ami m'a enfin filé un tuyau  et j'ai conclu un vrai mariage avec une française à Blanc-Mesnil, ce fut un échec». Ému jusqu'aux larmes, Sofiane n'en rajoute pas un mot et c'est Nabil qui en prend le relais «le mariage mixte est un coup de dés, la majorité de couples que je connais sont séparés, et puis, moi par exemple ma dignité ne me permet pas de m'aventurer dans une union  basée sur l’intérêt, sans amour ni consentement». Travaillant actuellement au marché aux puces de Saint-Ouen, Sofiane espère encore apercevoir un rayon de soleil dans sa prison d'ombre.

La societe ne nous comprend pas!
Voix douce, visage rond et écharpe nouée autour du cou, Fadila, cette pétillante oranaise de 26 ans a terminé son Master II de psychologie à l'université de Paris-Descartes. Elle partage un  H.L.M avec ses deux copines à Aulnay-sous-Bois. C'est en 2003 qu'elle a posé pour la première fois son pied en Hexagone «à Lyon, reconnaît-elle entre deux blagues bien assaisonnées, le climat est tendre, les gens gentils mais le boulot, il faut absolument le chercher par la loupe». Posée, ses paroles s’enchaînent comme une mélodie, mais dès qu'elle se rappelle de ses déboires avec la préfecture, son calme rassurant vire à l'angoisse  «je me lève à 6h  et déjà la queue est à une centaine de mètres de longueur» et puis poursuit-t-elle « mon cœur bat à 140 par heure car les préposés au guichet ne sont pas toujours amènes à mon égard!» Lucide, Fadila se désole de l'attitude de certains de ses compatriotes qui l'invitent à retourner chez elle «les amis à qui je me confie me disent : mais qu'est-ce que tu fais ici alors? Je passe tout le temps pour une râleuse à leurs yeux tandis que d'autres m'évitent carrément». Tiziri, sa colocataire, étudiante blidéenne en architecture de 24 ans, n'en a pas par contre le même jugement «entre la France et l'Algérie, pas question de comparer, ici, je sors, je me balade, je m’habille comme je veux et personne ne me moleste, là-bas en Algérie, je me sens dépossédée de mon corps, une friandise que convoitent les regards, surtout si je n'ai pas une bague au doigt» et à Zineb sa cadette de deux ans, la troisième colocataire, étudiante en littérature anglaise, de pimenter le débat « le souci en Algérie, c'est que la femme n'est pas comprise. Elle aussi possède un corps, des yeux, un désir, si c'était un choix personnel le voile ne me dérange pas mais ce qui est dangereux, c'est le voile du cerveau» Tiziri appuie ce point de vue et pense que les femmes sont moins payées en Algérie par rapport aux hommes mais acceptent tout de même n'importe quel poste pourvu qu'elles sortent de la tutelle des frères, des parents et des proches, la société est misogyne «on a émigré pour voir le monde, avoir de la liberté, de l'autonomie, compter sur nous-mêmes, ma mère en a rêvé et après qu'est-ce qu'un garçon a de plus que moi? Rien!» argumente-elle devant ses copines.
 Si Fadila a changé son statut en créant un bureau de consulting, domicilié à Paris, Tiziri et Zineb sont sur la ligne rouge «un responsable à la préfecture m'en a averti au mois d'octobre dernier» assure la première et à la seconde de compléter sa phrase «mon dossier à moi va passer au peigne fin m'a confirmé ce même agent lors de mon dernier renouvellement». Toutefois, contrairement à Zineb qui se dit prête à retourner à sa Tiaret  natale en cas d'une O.Q.T.F, Tiziri pense à toutes les combines pour  rester  coûte que coûte en Hexagone «je compte, dit-elle un brin pessimiste, mettre un cadenas au pont des arts à Paris pour sceller à jamais mon destin avec la France»

 

Kamal Guerroua
Dimanche 11 Octobre 2015 - 18:27
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ACTUALITÉ
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