REFLEXION

Dossier : Harraga… les héros modernes d’une tragédie antique :Un tabou maghrébin



Dossier : Harraga… les héros modernes d’une tragédie antique :Un tabou maghrébin
Ils sont prêts à tout pour fuir leur pays et tenter l’aventure ailleurs. Ce ne sont pas de simples migrants à la recherche d’un emploi, mais des désespérés.
« Mektoub ! » C’est le destin… Les harraga (ceux qui « brûlent » les frontières) sont les héros modernes d’une tragédie antique, d’un face-à-face incertain avec la mort ou la réussite. Des jeunes gens qui, au péril de leur vie, défient Mare Nostrum pour rejoindre des hypothétiques lendemains radieux, aperçus dans le poste de télévision familial ou sur l’écran d’ordinateur d’un cybercafé. Faute d’outils statistiques fiables – une solide chape de plomb entoure le sujet, car il est toujours pénible de jauger ses propres échecs –, il est difficile de mesurer précisément l’ampleur du phénomène. Mais en recoupant, en interrogeant, en compilant, il est possible d’en évaluer l’importance et la lourde signification pour les sociétés maghrébines.Avec en corollaire cette lancinante question : pourquoi ? Pourquoi « brûler » sa jeunesse, sa vie dans une mer sombre et glacée ou sur les rochers de la forteresse européenne ? C’est à cette question que Jeune Afrique a voulu répondre avec cette enquête sur ce douloureux tabou maghrébin jusque-là occulté par l’immigration d’origine subsaharienne. De Rabat à Tunis en passant par Alger, une piste de conclusion se dessine. C’est autant un eldorado virtuel que recherchent ces aventuriers que la fuite d’un quotidien bouché, obéré par des gouvernements encore trop déconnectés de leur vraie richesse : leur jeunesse, souvent méprisée et, in fine, déshéritée…
« je t'aime mon pays, ne me laisse pas »
le clip de la chanson "Bledi ya Bledi" de Baâziz passe avant et après tous les journaux télévisés des chaînes publiques ."Naazak ya bledi ma tkhalinich : je t'aime mon pays, ne me laisse pas". On y voit un jeune homme, sur une plage, prêt à quitter son pays dans une barque d'où ses amis lui font signe et qui, finalement, décide de rester. L'amour pour l'Algérie l'a emporté. Une façon romancée de parler des harragas.
Ces jeunes Algériens qui brûlent les frontières (harrag signifie "qui brûle") et partent par centaines vers les côtes européennes, à la recherche d'une liberté qu'ils ne trouvent pas en Algérie et que la télévision par satellite leur fait miroiter.
Une façon aussi de faire vibrer la corde sensible des Algériens et de les encourager à ne pas se désintéresser de l'avenir de leur pays en allant voter le 9 avril pour l'élection. La chanson de Baâziz, pourtant artiste à la réputation d'indocile, vient à-propos : l'Etat craint un fort taux d'abstention qui délégitimerait son candidat, le président sortant Abdelaziz Bouteflika.Tout cela fait sourire Hichem, lui qui est parti parmi les premiers en 2006. Il avait justement suivi ses amis sur un "boté", ces bateaux de pêche de 4 ou 5 mètres qu'utilisent les harraga pour gagner l'Europe. Il espérait se faire " une situation " et revenir ensuite.

Plus de 400 personnes et repêchés près d'une cinquantaine de corp
En 2008, les garde-côtes algériens ont intercepté plus de 400 personnes et repêchés près d'une cinquantaine de corps. En majorité des hommes entre 20 et 30 ans. Combien sont partis ? Combien ont disparu ? Ces chiffres n'existent pas. Seule certitude, ils sont en augmentation constante depuis 2005, année à laquelle cette émigration clandestine a pris de l'ampleur en Algérie. Entre 100 et 150 mille dinars par personne (soit 1 000 à 1 500 euros), le voyage est tout à fait réalisable pour qui s'organise un peu, vend sa voiture, emprunte à ses amis ou économise plusieurs mois.
"Le harrag est en train de devenir un archétype d'une partie de notre jeunesse, constate Mohammed Kouidri, professeur à la Faculté des sciences sociales d'Oran.
Au début, on pensait que c'était la misère qui les poussait à partir mais en réalité c'est surtout le rêve d'un autre mode de vie. Ici, explique le sociologue, les jeunes vivent avec beaucoup d'interdits et la destination – l'Europe et l'Occident en général – est sublimée par les chaines de télé occidentales." Les forêts de paraboles laissent imaginer l'influence des émissions, séries et publicités venues d'ailleurs.Qu'ils aient un travail, un diplôme, une famille ou même un peu d'argent, les harragas racontent tous ce mal vivre, ce manque de perspectives qui caractérisent leur génération. Souvent, ils ont du mal à trouver les mots pour le dire mais, par bribes, ils évoquent la difficulté à voir leur petite amie, à se marier ou avoir leur propre logement.
"J'AI 30 ANS ET JE N'AI RIEN"
C'est en 1986 que le visa est devenu obligatoire pour les Algériens qui voulaient venir en France et depuis le milieu des années 1990, les visas sont très difficiles à obtenir. Hichem sait qu'il repartira en Europe mais cette fois-ci dans les règles. Il prépare son dossier.Le jeune homme de 28 ans était parti sur un coup de tête du bel appartement oranais où il vivait avec ses parents, sa sœur, son beau-frère et leurs enfants. Il a embarqué en novembre 2006 après plusieurs demandes de visa auprès du consulat français.Hichem a été arrêté sur un "boté" avec 63 autres personnes, un coup de filet record dans l'histoire de l'émigration clandestine algérienne, et un des seuls cas aussi où il s'agissait d'un réseau de passeurs. C'est ce qui explique pourquoi il est allé deux mois en prison alors que beaucoup de harragas interceptés n'ont qu'une petite amende.Mohand, lui, est revenu d'Espagne il y a une semaine. Après 17 jours dans un centre de transit près d'Almeria, il a demandé à être rapatrié, convaincu que sans papiers, il ne pourrait pas vivre "le paradis européen". Il avait organisé le voyage avec quelques amis, sans passeur, comme la majorité des clandestins. "Je ne me sens pas citoyen de mon pays, je n'ai aucun droit, explique-t-il. J'ai un diplôme de programmation informatique mais je travaille comme mécanicien, je vis avec ma femme et mon fils dans une petite maison avec toute ma famille. J'ai 30 ans et je n'ai rien…"Assis à une terrasse de Bouisseville, le village près d'Oran d'où il est parti, il raconte sa traversée :
"LE RÊVE À CHANGÉ D'ENDROIT"
"Je n'ai pas compris, reconnaît Madani Barti, père d'un harrag disparu. Brahim avait un petit commerce, une voiture, il avait tout ce qu'il voulait." A plus de 50 ans, cet homme a appris l'espagnol pour retrouver la trace de son fils disparu depuis le naufrage de son embarcation sur les côtes andalouses, en septembre 2007. N'ayant pas obtenu de visa, il a même pensé devenir lui-même harrag pour aller le retrouver, dit-il avec un sourire amer qui fait plisser sa peau tannée. Depuis des mois, la moitié de son salaire est consacrée à la recherche de Brahim :
"Il y a un fossé entre les jeunes d'aujourd'hui et la génération de leurs parents, observe le sociologue Mohammed Kouidri. Leurs parents avaient aussi des rêves d'émancipation mais ces rêves s'enracinaient dans une Algérie où il y avait plus de libertés, plus de mixité… aujourd'hui le rêve a changé d'endroit."Quelques initiatives ont été prises par les autorités. Des rencontres ont été organisées, des aides proposées pour encadrer les harragas à leur retour mais peu d'entre eux en ont profité. Certains dénoncent des mesures inefficaces et prises pour l'exemple, d'autres estiment qu'elles stigmatisent les harraga. En Algérie, le mythe du harrag continue de se répandre comme un phénomène de mode. Dans les rues d'Oran et les tribunes de stades, dans les villages alentours et sur les plages de l'ouest, des jeunes en grappes chantent du raï. "C'est la dernière année où je suis là…", fredonnent-ils. Comme un espoir, comme un exutoire.

Le facteur déterminant du chômage, incite des milliers de jeunes à tenter l’aventure en haute mer
La Commission interministérielle qui travaille depuis plusieurs mois sur ce dossier n’a pas abouti réellement à cerner ce phénomène. Hormis le facteur déterminant du chômage, incitent des milliers de jeunes à tenter l’aventure en haute mer. Sans boussole et sans trop fouiller dans les archives et consulter des experts en la matière, la réponse est visible et elle se confirme au quotidien. Les ingrédients sont palpables. La mal-vie, l’absence des moyens et des espaces de loisirs, le manque d’encadrement et de débats ainsi que l’absence de perspectives...sont autant d’éléments qui font nourrir chez les jeunes ce sentiment d’angoisse et d’exclusion les poussant jusqu’à braver les dangers en haute mer. Le secrétaire général de l’instance exécutive du FLN et ministre d’Etat,
Abdelaziz Belkhadem. «S’il y a des solutions miracles pour les harraga nous sommes preneurs»,
a répondu M.Belkhadem à un confrère qui l’interrogeait sur les ondes de la Chaîne III, à propos des solutions que propose le gouvernement pour résorber le phénomène des harraga et dira aussi que ce phénomène n’incombe pas uniquement au gouvernement mais elle implique également les partis politiques et les associations. «Aucun parti politique n’a crée une commission d’enquête pour détecter les raisons de ce problème», a-t-il déploré en précisant toutefois que «le gouvernement était le seul à avoir installé une Commission nationale pour prendre en charge le dossier». Les propos résument parfaitement l’impasse .De janvier à octobre 2008, les Forces navales algériennes ont intercepté, dans le cadre de la lutte contre l’émigration clandestine, 1533 émigrants clandestins. Durant l’année 2007, 1530 harraga ont été interceptés, dont 1485 Algériens. En 2006, pas moins de 1016 personnes ont été arrêtées contre 335 harraga et 29 corps repêchés en 2005. Ces statistiques indiquent clairement que le nombre des harraga enregistre une courbe ascendante.
Des échantillons d'ADN de parents ou proches des disparus décédés pour entamer les recherches.
Les autorités espagnoles seraient favorables au rapatriement des corps des clandestins algériens, inhumés dans ce pays, selon la Fédération européenne des associations algériennes à l'étranger. Son président Noureddine Belmeddah, qui a animé hier une conférence de presse sur la question des harraga (clandestins) au siège du ministère de la Solidarité nationale et de la Communauté nationale à l'étranger, a indiqué que les autorités ibériques attendent de la partie algérienne qu'elle leur fournisse des échantillons d'ADN de parents ou proches des disparus décédés pour entamer les recherches. La démarche en est encore à ses débuts puisque ce n'est qu'hier seulement, qu'une commission nationale pour le traitement du dossier des harraga a été installée et activera sous la houlette de la fédération. Son rôle est d'établir des listes nominatives des personnes supposées être en Espagne et de faire en sorte de faire parvenir les échantillons d'ADN exigés par les Espagnols en vue du rapatriement des dépouilles. Le président de cette commission, qui travaillera en collaboration avec le ministère de Djamel Ould Abbas et celui des Affaires étrangères, Réda Salaouatchi, lance déjà un appel aux compétences pour aider cette commission à réaliser ce projet. Les Espagnols, pour leur part, ont créé, indique N. Belmeddah,
une commission appelée «Phoenix», composée de médecins légistes et d'éléments de la gendarmerie espagnole aux fins d'identification des dépouilles.
En outre, la fédération, indique son président, devra nouer des contacts similaires avec les autorités italiennes pour le même dossier. En effet, l'association des parents des harraga qui se trouve à Annaba ne cesse d'attirer l'attention des autorités du pays sur le nombre important de clandestins qui prennent le départ de la côte Est du pays (Skikda, Annaba, etc.) vers l'Italie, et qui ne donnent plus signe de vie. Cette fédération, dont le siège est en Espagne, se fixe pour objectif, selon son président, de rapatrier les dépouilles mais aussi de veiller aux conditions de détention des Algériens dans les prisons espagnoles et italiennes. La fédération signale des abus au moment de l'arrestation de compatriotes qui souvent sont relâchés après une longue détention de plus de trois ans. L'on cite le cas d'Algériens qui, pour leur faciès, sont facilement accusés de liens avec le terrorisme. Selon M. Belmeddah, sur les 70 Algériens détenus pour «des liens présumés avec des réseaux terroristes», 48 ont été innocentés, 13 ont été inculpés et 9 sont toujours en détention. La fédération, affirme son représentant, propose également que le ministère des Affaires étrangères délivre des passeports aux harraga sans papiers et désirant rentrer au pays.
Amendement du Code pénal : Les harraga encourent jusqu’à six mois de prison
Face à l’ampleur que prend le phénomène de l’émigration clandestine et à la prolifération des réseaux de trafic illicite de migrants.
L’Etat a décidé de durcir le ton. Le projet de loi portant amendement du code pénal, examiné et approuvé, , en Conseil des ministres, vient ainsi combler le vide juridique qui caractérisait le traitement de ce dossier et mettre à la disposition des tribunaux un dispositif législatif qui puisse leur faciliter le traitement de ces nouveaux crimes.
Aussi et à la base de ces nouveaux amendements, de lourdes peines de prison peuvent être prononcées par les tribunaux à l’encontre des harraga, et surtout contre les réseaux de trafic des migrants. Parmi les amendements proposés au code pénal on relèvera, notamment, l’incrimination de la sortie illégale du territoire national qui est passible d’une peine pouvant aller à six mois d’emprisonnement, ainsi que l’incrimination du trafic illicite des migrants, qui sanctionne les personnes responsables de circuits de migrations illégales avec des peines pouvant aller jusqu’à dix années d’emprisonnement notamment lorsque les victimes sont des mineurs ou que les migrants sont soumis à un traitement inhumain ou dégradant. Cette peine est aggravée lorsque ce crime a été le fait d’une personne ayant une fonction qui a facilité cet acte ou qu’il ait été commis par un groupe organisé ou enfin avec port d’armes. L’introduction dans le code pénal de ces deux crimes relativement nouveaux en Algérie: la sortie clandestine du pays, notamment par voie maritime, et le trafic de migrants, oeuvres de réseaux organisés de passeurs, vient ainsi répondre à une préoccupation nationale qui a gagné en importance, ces dernières années. En moins d’une semaine, quelque 200 harraga on été interceptés par les gardes-côtes algériens, principalement à l’est du pays. Durant ces deux dernières années, des centaines de jeunes ont tenté de rejoindre clandestinement les côtes espagnoles ou italiennes et nombreux y ont laissé la vie.
«Commerce» juteux pour les trafiquants, le phénomène a fini par susciter la réaction des pouvoirs publics. Les amendements du code pénal pourraient déjà être considérés comme étant l’une des premières dispositions pouvant réduire, un tant soit peu, «l’hémorragie». Les statistiques officiels rendues publiques dernièrement indiquent qu’entre 2005 et 2007, un total de 2.340 candidats à l’émigration clandestine ont été interceptés en mer, dont 1.301 ont été secourus alors qu’ils étaient menacés d’une mort certaine. Quelque 400 candidats à l’émigration clandestine par voie maritime ont été interceptés depuis janvier 2008, selon un récent décompte des gardes-côtes.

Par Riad
Jeudi 23 Avril 2009 - 01:13
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