REFLEXION

DEBAT: L’école algérienne, maux et tourments

Tout un chacun déplore que, dans notre pays, le secteur de l’éducation en général, de l’enseignement secondaire en particulier, se caractérise par une instabilité récurrente, un climat d’incertitudes et de violence engendrées et attisées par des turbulences et des grèves cycliques. On enregistre entre 200 et 300 débrayages par an, selon la commission chargée de l’éducation à l’assemblée nationale (d’après El Khabar du 22/02/2015). Cette situation, assurément alarmante, se répercute dangereusement sur le sort, l’avenir de huit millions d’enfants et de jeunes scolarisés.



Le débat télévisé, organisé par la chaîne publique TV3 le 22/02/2015 et auquel ont participé deux syndicalistes, un représentant du ministère concerné et le président de l’association des parents d’élèves, illustre éloquemment l’esprit de suspicion, de défiance voire d’hostilité qui prévalent présentement entre les différents partenaires. Les téléspectateurs en ont été certainement outrés : alors qu’il convenait de débattre, de dialoguer sereinement, dans un esprit de concertation, d’une manière pondérée dans l’intérêt et au service des élèves, de nos enfants, on a eu droit à une véritable passe d’armes, à un triste spectacle. Aux invectives des uns répondaient des accusations véhémentes, parfois des insultes et les sourires narquois des autres ! Que l’on cesse enfin  de se jeter des anathèmes !
Incontestablement, « le règne » d’un ministre inamovible, dix huit années durant, n’a pas contribué au redressement tant  attendu de l’Ecole algérienne, loin s’en faut ! La pédagogie ne doit pas rimer avec la démagogie !
L’éducation est un secteur budgétivore auquel des sommes colossales ont été consacrées (le budget de fonctionnement se taillant la part du lion au détriment  de l’équipement et de la formation pédagogique). Cependant les résultats s’avèrent médiocres et les piètres performances réalisées en sont la preuve irréfutable. La nouvelle ministre de l’éducation nationale hérite d’un lourd passif et de problèmes épineux. Qu’on en juge !
Il est indéniable que les résultats  scolaires ont connu une amélioration quantitative certaine : le taux de réussite au baccalauréat est passé de 45% en 2009 à 61,23% en 2010, à 58,84% en 2012, à 55% en 2014. Celui du B.E.M, de 66,35% en 2010, à 73,10% en 2012, à 73% en 2014. Toutefois, ces résultats sont bien en deçà des prévisions officielles qui tablaient sur 90% de réussite au B.E.M et 70% au B.A.C.
Par ailleurs, ces progrès sont insignifiants ; ils reflètent les maux, les carences et les lacunes diagnostiquées : les déperditions scolaires (abandons, échecs et exclusions) prennent une ampleur démesurée puisqu’elles s’élevaient à 536000 élèves par an de 1999 à 2006 – selon le C.N.E.A.P  - et qu’elles n’ont pas régressé depuis. Il est évident qu’il existe une relation étroite entre les déperditions scolaires et la délinquance et la criminalité juvéniles. Selon un bilan officiel, les services de sécurité ont enregistré et traité 73590 cas d’infractions commises en 2012 par des enfants et des adolescents livrés à eux-mêmes. A titre d’exemple, 25 écoles primaires ont été l’objet de vols et de saccages depuis la rentrée 2014-2015 dans la wilaya de Mostaganem (El Khabar du 23/02/2015 p.8). En outre, et toujours selon le C.N.E.A.P, 30% des élèves âgés de 11 à 14 ans quittent l’école ou le CEM à cause des programmes chargés ou des horaires inadaptés et 65% de cette frange d’élèves abandonnent leurs études à cause de conflits avec leurs enseignants. Par ailleurs, selon cette même source, sur cent élèves inscrits dans le primaire, huit réussiront au BAC (24 selon le ministère) et six obtiendront un diplôme universitaire. Quant au taux de redoublement, un autre indicateur de ces échecs, il atteint des proportions inquiétantes puisqu’il est de 19,93% dans le moyen (chiffre communiqué par le ministère le 25/10/2014), qu’il dépasserait 25% en 1° et 2° AS et 40% 3° AS, ce qui influe négativement sur le rendement et la qualité de notre enseignement.
Le climat de violence ambiante déteint aussi sur nos établissements scolaires. De nombreux élèves, déjà fortement perturbés par des problèmes familiaux ou psychopédagogiques ou de santé, se heurtent à l’incompréhension voire à l’hostilité déclarée de certains éducateurs mal préparés et mal formés, pour diverses raisons : marginalisation, contestation de notes chiffrées, absence de dialogue, violences verbales et physiques… Ces conflits, qui prennent parfois une ampleur démesurée, suscitent la perte d’estime et de respect mutuel, la défiance et polluent l’atmosphère de travail. Cette ambiance de travail devient insupportable à tel point que, parmi les enseignants qui partent à la retraite, 95% font valoir leur droit à une retraite anticipée. Qu’est donc devenu le plaisir d’enseigner ?  L’école algérienne continue de pâtir des effets pervers de la fameuse réforme mise en œuvre tambour battant en 1975-1976 alors qu’il aurait fallu mettre les vrais dossiers sur la table : celui du citoyen de demain, en favorisant la nécessaire ouverture sur le monde et en conformité avec nos valeurs civilisationnelles, celui de la valorisation de la science et de la culture authentique , celui de l’amélioration de la performance et de la qualité de notre enseignement en fonction des nouvelles exigences.
Par ailleurs, la valeur et la crédibilité du baccalauréat – considéré comme le sésame pour l’inscription à l’université- ne sont-elles pas présentement mises en cause ? Ne déplore-t-on pas que de nombreux étudiants, en raison de leurs lacunes et souvent mal formés au travail personnel, à la réflexion, à l’esprit d’analyse et de synthèse et à l’esprit critique fécond et constructif, éprouvent d’énormes difficultés à poursuivre leurs études ? Beaucoup fuient les filières scientifiques et technologiques à cause de leurs carences et de leur incapacité à assimiler les cours dispensés en langue française. Ce constat amer est régulièrement dressé par les psychopédagogues et les didacticiens concernés. A ce sujet, un responsable de l’UNESCO, récemment en visite à Alger, a tenu à  mettre l’accent sur l’impérieuse nécessité de prendre des mesures adéquates pour l’amélioration qualitative de notre enseignement.
Autre anomalie : le ministère de tutelle reconnaît que, dans les cycles primaire et moyen, le total du volume horaire annuel des cours dont bénéficie l’élève algérien est le plus faible en comparaison avec celui des pays développés et même des pays voisins :
  • Soit 6988 heures de cours au profit de l’enfant algérien alors que les enfants tunisien, marocain et français profitent respectivement de 7968, de 8992 et de 11060 heures de cours par an, Ainsi, au bout du compte, « quand on fait le total des jours et des semaines perdus depuis dix ans, on relève une perte sèche de deux ans et les élèves algériens, en fin de cursus moyen et secondaire, présentent un déficit de deux ans par rapport aux élèves de la région ». De la sorte, nos enfants font les frais des grèves cycliques et risquent d’être sacrifiés sur l’autel de la surenchère effrénée de tous bords et, finalement, de présenter d’énormes lacunes d’ordre pédagogique et scientifique qu’il sera difficile de combler, même partiellement.
L’école publique, victime de ces coups de boutoir, ne s’en trouve-t-elle pas ainsi fortement menacée ? Comment  rattraper les séances de cours perdues ? Sera-t-on contraint de jouer aux prolongations ? N’est-il pas à craindre que le bachotage excessif, éreintant et contre-productif, finisse par provoquer la saturation et le surmenage psychique, intellectuel et physique des collégiens ?
Le désarroi des élèves, des classes d’examen surtout, est tel que nous assistons de nos jours à une véritable ruée vers des établissements d’enseignement privés ou chez des « particuliers » dans l’espoir de tirer profit de cours de rattrapage. L’opinion publique et les parents d’élèves en particulier expriment leur ras-le-bol et leur indignation devant cette situation conflictuelle qui perdure. Considérant que leurs enfants se trouvent « pris en otages », ils n’hésitent pas à qualifier certains syndicalistes de « trabendistes » (article publié par le Soir d’Algérie le 03/03/2015) et certains enseignants grévistes de « commerçants ». 
Il importe de souligner que le recours aux cours de soutien ou de rattrapage ou de remédiation, selon le cas, ne devrait pas être systématique. Au mieux, ces cours – eu égard aux conditions dans lesquelles ils sont dispensés- ne seraient qu’un palliatif et ne serviraient que d’appoint.
Les enseignants grévistes ne devraient-ils pas, en période de grève, assurer effectivement un service minimal ? C’est là un devoir et une obligation. La problématique de l’éthique et de la stabilité( à retrouver nécessairement) ne mérite-t-elle pas d’être traitée en priorité comme c’est l’usage dans les pays émergents et les pays développés ? Sans la stabilité et sans l’accomplissement plein et entier des devoirs et la jouissance des droits légitimes de toutes les parties, la réforme et l’effort de redressement de l’école algérienne seraient fortement entravés et remis aux calendes grecques. Devrait-on vivre un éternel recommencement et attendre vainement l’arrivée de Godot ?
Quoi qu’il en soit, les élèves victimes des grèves à répétition, souvent privés de cours et parfois même des compositions du deuxième trimestre, un trimestre décisif pourtant, peuvent s’attendre au pire. Cependant, il est à craindre, en désespoir de cause, que l’on finisse par adopter des solutions de facilité et de replâtrage au profit des classes d’examen du moment que les programmes scolaires ne seront que partiellement étudiés. Même dans cette hypothèse, ne serait-il pas insensé de « fixer le seuil de révision des cours concernés par le baccalauréat » et de limiter le champ de révision (ouataba) que réclament les élèves concernés ? Il est à redouter que cette mesure, déjà prise à titre exceptionnel il y a quelques années, devienne une règle, un droit acquis aux conséquences fâcheuses. Le baccalauréat ne devrait - en aucun cas- devenir un diplôme sur mesure ! Toute dévalorisation n’engendre-t-elle pas le nivellement par le bas, le règne de la médiocrité puisqu’elle pénalise le mérite, le goût de l’effort et la compétence ?
Jusqu’à aujourd’hui, tout ne semble pas perdu, du moins il faut l’espérer : 60 à 70% des programmes auraient été étudiés à l’issue du second trimestre 2015, aux dires de Mme la ministre (interview à Canal Algérie le 03/03/2015). Comme il semble loin et révolu le temps où l’intérêt et l’avenir des élèves avaient la priorité absolue et ou enseignants dévoués et consciencieux (il en existe encore), parents responsables et vigilants, administration toujours à l’écoute et disponible œuvraient ensemble et sereinement pour que les apprenants bénéficient de la meilleure éducation possible malgré l’insuffisance ou l’inexistence de moyens matériels et didactiques appropriés ! Le métier d’enseignant, qui avait toute sa noblesse, était un véritable sacerdoce.
C’est dire que le malaise de l’école algérienne n’est pas- pour l’essentiel- dû à des textes (qu’on peut amender en cas de nécessité) mais à ceux qui, à des degrés divers, sont chargés de les appliquer. Pour assainir le secteur de l’éducation et assurer le redressement de l’école algérienne, n’importe-t-il pas de privilégier la culture de la responsabilité à tous les niveaux afin de résoudre ce conflit qui perdure ? Pour mettre fin aux dysfonctionnements de notre système éducatif et le rendre performant et de meilleure qualité, il s’avère indispensable, à mon sens, de formuler et d’adopter des propositions réalistes et réalisables, de combattre la routine (qui anesthésie les esprits) l’inertie et l’incurie et de lever les obstacles et les pesanteurs qui empêchent toute réforme digne de ce nom. Il convient également de mettre en œuvre une stratégie réfléchie pour réduire les disparités et les inégalités entre les régions et entre les wilayas, d’une part, et de traiter efficacement le fléau de la déscolarisation dont les effets seraient désastreux, d’autre part. L’instabilité chronique et le phénomène de la violence qui tend à se banaliser devraient figurer parmi les problèmes à traiter en urgence. Pour y parvenir, les différents partenairesne sont-ils pas tenus d’œuvrer dans un esprit de concertation apaisée, dans l’intérêt bien compris des élèves, de nos enfants ?.
 

Par DAHOU Mokhtar : Proviseur de lycée à la retraite
Lundi 9 Mars 2015 - 19:06
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