REFLEXION

Conflit au Yémen : impacts géostratégiques énergétiques et économiques

Selon les observateurs internationaux, après le Liban, l’Irak, la bande de Gaza,la Tunisie, la Libye la Syrie, sans oublier l’Afrique avec les tensions au Sahel et le groupe Boko Haram qui multiple les attaques au Nigéria et dans les pays voisins, nécessitant une coopération étroite de la communauté internationale et nécessitant l’engagement des Etats menacés qui doivent avoir plus de moralité pour contrecarrer les menaces, le Yémen entre à son tour dans la tourmente régionale pas tant motivée par des raisons religieuses que par la suprématie géopolitique au niveau d’une région très sensible carrefour du monde.



A l’issue  du sommet de la ligue arabe,   le 29 mars 2015, les  chefs d'Etat de la Ligue arabe ont annoncé le 29 mars 2015 leur intention de créer une force militaire conjointe pour combattre les "groupes terroristes", notamment l'Etat islamique (EI), se donnant quatre mois pour s'accorder sur ses modalités et sa composition. D’une manière générale, n’est ce pas la mise en opération de la théorie du chaos (bouleversement systémique par des chocs externes pour aboutir à un  nouvel équilibre à terme) de   la stratégie américaine au Moyen Orient, stratégie cristallisée à travers le Grand MO  que je développerai dans une prochaine contribution. L’objet de cette présente contribution  est d’analyser l’impact des tensions au Yémen, tant sur le plan géostratégique  que  sur l’évolution des cours du pétrole qui a été clôturé le 27 mars 2015 à 56,41 dollars le baril  contre 59,19 la veille.

 1.-Situation socio-économique du Yémen
Le Yémen, avec la proclamation  de la République unifiée  en 1990,  avec la capitale Sanaa , les autres populations étant concentrées  principalement à Aden, Taëz, Hodeïdah, Mukalla  occupe le sud de la péninsule Arabique  étant  entouré à l'ouest par la mer Rouge, au Sud par le Golfe d’Aden,  et par la mer d'Oman, à l'est par le Sultanat d’Oman (frontière de 288 km)   et au nord par le Royaume d’Arabie Saoudite (frontière de 1 458 km) , quelques kilomètres  le séparant de Djibouti   et de l’Erythrée. Il occupe une  superficie de  527 970 km², inclus les  iles  de Perim  et l’archipel de Socotra et la  population au 01 janvier 2013 était estimée à environ 25 millions d’habitants, 60% à 75% de sunnites de rite Chaféite, 25% à 40% de chiites Zaïdites (nord du pays). Malgré ses richesses naturelles, avec un climat aride, c’est un pays très pauvre. Outre un pays où la sécurité et la stabilité restent les deux préoccupations majeures, il est caractérisé par un faible taux de scolarisation, une malnutrition chronique et une absence d’accès à l’eau potable pour près d’un tiers de la population. Selon l’ONU, le nombre de personnes vivant en deçà du seuil de pauvreté serait passé de 42% de la population en 2009 à 54,5% de la population en 2012,  61% des enfants souffrant de malnutrition (au lieu de 58% en 2006) et que 45% de la population se trouve en situation d’insécurité alimentaire (au lieu de 32% en 2009). Le produit intérieur brut est estimé au 01 janvier 2013 à 36,35 milliards de dollars ( agriculture et pêche ,  7.9% , industrie en majorité  petites PMI/PME : 40.6%,  services : 51.5%%), le PIB par habitant  de 1470 dollars , le taux de chômage  officiel de 17% mais selon le FMI et la banque mondiale de 40% et  l’indice du PNUD le donne pour la même date à la 154 ème position sur 187 pays. Le taux d’inflation dépasse  les 12% et le taux de change flottant depuis juillet 1996, en 2013 un  euro dépassait les 280 rials  yéménites, et la dette publique par rapport au PIB avoisine les 50%. Le secteur pétrolier (entre 100.00150.000 barils jour)  représente 90 % des recettes d’exportation et 65% des recettes budgétaires de l’Etat en 2012. Les revenus pétroliers se sont chiffrés à 1,673 milliards de dollars en 2014, contre 2,662 mds USD en 2013, selon  la Banque centrale dans un rapport publié par l'agence officielle Saba, ayant  baissé d'environ 37% en un an,  les raisons principales  étant la chute des capacités de production au Yémen ,  la baisse des prix du pétrole, ainsi que les attaques contre des oléoducs reliant les champs pétrolifères de la région de Maarib à la zone côtière d'Hodeida. Rappelons que le Yémen a obtenu, en août 2014, un prêt de trois ans du FMI, au titre d’une Facilité élargie de crédit d’un montant de 560 millions de dollars et  les « Amis du Yémen » se sont également engagés à apporter une importante aide financière au pays, qui devait atteindre avant les  événements récents à environ 8 milliards de dollars , dont la plus importante est celle de l'Arabie saoudite  de   2 milliards de dollars.

2.- Les évènements  du  Yémen et les cours du pétrole
Les cours après avoir subi une légère hausse    le 26  mars 2015 après l’attaque  contre le Yémen   sont  repartis à la baisse le  27 mars 2015 car les fondamentaux n’ont pas changé et  le rapport sur l’état des stocks de brut aux Etats-Unis a affiché en mars 2015 une progression bien supérieure aux attentes; ainsi que la hausse du stock chinois. Comme cela s’est passé et qui se passe en Libye  l’offensive de l'EIIL en Irak et Syrie n'a  pas affecté  la capacité d'exportation du brut irakien, les exportations se faisant  uniquement au sud du pays, par les ports pétroliers de Bassora et de Khor Al-Amya, sur le golfe Persique, ou par ses terminaux offshore, la  seconde voie d'exportation, l'oléoduc qui relie Kirkouk au port turc de Ceyhan, étant très peu  plus utilisée du fait de la multiplication des attentats et des actes de sabotage.  Avec 3,4 millions de barils par jour, dont 2,5 millions à l'exportation, l'Irak est devenue le deuxième producteur mondial au sein de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), derrière l'Arabie saoudite, les ventes de brut représentant plus de 75 % de son PIB et plus de 90 % des revenus de l'Etat irakien. Tout en rappelant que  l'EIIL contrôle certaines zones pétrolières et gazetières en Irak et Syrie lui permettant selon certaines estimations un revenu  de plus d’un million de dollars par  jour, vente au noir et en destination notamment de  la Turquie  à un  baril entre 30/40 dollars. Il en est de même, pour  les affrontements au Yémen  ont  eu un impact limité sur les cours du pétrole. Car il faut tenir compte  des  enjeux géostratégiques, (tension avec la Russie , cas Ukraine, négociation  avec l’Iran ) , des facteurs économiques  (déséquilibre entre l’offre et la demande  du fait des mutations économiques et énergétiques mondiales),  la faible croissance de l’économie mondiale, notamment des pays émergents, la forte production  tant de la Russie, des USA  et de la majorité  des pays OPEP ( représentant que 33% de la part commercialisée mondiale)  et hors OPEP,  malgré les déclarations officielles  -augmentation  de la production physique   pour parer à la  baisse des prix. Ainsi le cours du WIT a été de 48,8,  du Brent  à 56,41, soit  une baisse de 2,78 dollars par rapport au 26/03/2015, le cours de l’or étant coté à 1999 dollars l’once et le cours  de l’euro  qui a approché 1,05  étant coté à 1,088 soit une hausse de  près de 4%,par rapport aux jours précédents , haussant le cours du WIT et du Brent qui  avec 1,05 dollar un  euro serait coté encore plus bas.  D’ailleurs le récent conflit au Yémen bien qu’étant à court terme peu touchés du fait de la faiblesse de leur population  et  également d’importantes  réserves de change en plus  des fonds souverains qui leur procurent d’autres ressources, peut pousser l’Arabie Saoudite ( et également pour affaiblir l’Iran)  et les pays du Golfe qui totalisent  plus de 60% de la part commercialisée OPEP , pour l’effort de guerre  à accroître  la production  et dans ce cas permettre   un cours inférieur à 60 dollars le baril.

 3.-  Le Yémen et les  enjeux géostratégiques
Mais le conflit au Yémen  pourrait influer davantage sur le secteur car le Yémen contrôle l’accès au stratégique détroit de Bab-el-Mandeb. Le détroit de Bab-el-Mandeb, qui sépare le Yémen et Djibouti, est l'une des voies maritimes les plus stratégiques de la planète, carrefour entre l'Asie, l'Europe, les Etats Unis. Situé entre la mer Rouge et le golfe d’Aden, près de 40% du trafic maritime mondial le détroit de Bab el-Mandeb fait tout l’intérêt de Djibouti, où la France, les États-Unis et le Japon disposent de moyens militaires, et où la Chine et la Russie cherchent à s’y implanter.  Reliant le Golfe d'Aden et la mer Rouge et conduisant au canal de Suez, il est vital pour l'approvisionnement en hydrocarbures. Près de quatre millions de barils, à destination de l'Europe, des  Etats Unis et de l'Asie transitent en effet tous les jours par ce détroit, qui relie le golfe d'Aden et la mer Rouge. Car le  contrôle des espaces stratégiques notamment maritimes a souvent été une des clés de la puissance. Dans l'Antiquité, il s'agissait du contrôle de la Méditerranée. Depuis l'époque moderne, la domination des mers conduit à la puissance. On parle ainsi de « thalassocratie » (thalassa = « mer » en grec) pour l'Empire britannique au début du XXe siècle. Aujourd'hui, les 70 % de la surface du globe recouverts de mers et d'océans constituent un enjeu majeur. Ces espaces sont à la fois des lieux d'échange et des lieux où les États affirment leur puissance.  L’Arabie Saoudite est le principal État côtier du Golfe d’Aden.   A ce titre, une éventuelle prise de contrôle du détroit  de Bab al-Mandeb    par les miliciens chiites houthis rallongerait les temps de transit sans toutefois interrompre les approvisionnements, les tankers pétroliers se voyant alors contraints de faire le tour de l’Afrique. L’US Government Energy Information Agency déclare ainsi que «  la fermeture de Bab el-Mandeb empêcherait les pétroliers venant du Golfe Persique d’atteindre le Canal de Suez et le complexe du pipeline de Sumed, les forçant à contourner la pointe sud de l’Afrique. Le détroit de Bab el-Mandeb est un goulet d’étranglement entre la Corne de l’Afrique et le Moyen-Orient et un lien stratégique entre la Mer Méditerranée et l’Océan Indien.  » L’Iran contrôle déjà le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 40% du trafic pétrolier mondial, d’où son importance stratégique et l’Occident ne tolérait pas que   via les miliciens chiites Houthis, que  le régime iranien, contrôle  le pouvoir au Yémen dont encore  le détroit de Bab el-Mandeb situé entre la mer Rouge et le golfe d’Aden. L’Arabie Saoudite craint de voir ses exportations de pétrole vers l’Asie bloquées mais  touchant également les intérêts  de   l’Égypte étant donné qu’il donne accès au Canal de Suez, ainsi  qu’Israël, qui, avec Eilat, dispose d’un port donnant sur la mer Rouge ainsi que pour l’Arabie.

4.- Les évènements au Yémen : peu d’impacts sur les  cours du pétrole
Dans ce cadre, l'opération militaire menée par l'Arabie saoudite au Yémen a  mobilisé 150 000 militaires et 100 avions de combat avec  une coalition : les Emirats arabes unis avec 30 avions de combat, Bahreïn et Koweït 15 appareils chacun et le Qatar 10. Ces monarchies arabes du golfe Persique, voisines du Yémen, ont reçu le soutien d’autres pays sunnites, alliés de l’Arabie Saoudite : l’Egypte  avec  quatre navires de guerre pour sécuriser le golfe d’Aden la Jordanie, le Soudan, le Maroc ,  le Pakistan et également le soutien  logistique du Soudan,  de la  Turquie,  des USA et de l’Union européenne. C’est dans ce cadre que l’Egypte a abrité  le 28 mars 2015  le sommet annuel de la Ligue arabe, à Charm El-Cheikh qui  a été    dominé par le projet de création d'une force militaire arabe commune. A ce sommet le 29 mars 2015, les  chefs d'Etat de la Ligue arabe ont annoncé leur intention de créer une force militaire conjointe pour combattre les "groupes terroristes", notamment l'Etat islamique (EI), se donnant quatre mois pour s'accorder sur ses modalités et sa composition. Certains pays, une minorité au niveau de la ligue arabe ont émis des réserves. L’Algérie selon la voix officielle ne saurait faire intervenir son armée en dehors de ses frontières, pouvant contribuer pour la formation militaire,  financièrement et logistiquement dans  certaines conditions,  privilégiant  la solution politique. Mais contrairement à certains soi-disant experts au lendemain  des événements au Yémen , dans la précipitation, ne maîtrisant pas le sujet,  et induisant en erreur l’opinion algérienne,  qui annonçaient une forte reprise des cours du pétrole,  les cours de brut( le prix du gaz étant indexé sur celui du pétrole ), comme le montre les cours boursiers en repli 24h après  les événements,    ne devraient bénéficier que d'un coup de pouce temporaire, avant d'être à nouveau plombés par la situation de déséquilibre entre une offre excessive et une croissance économique mondiale en berne. Pour l’année 2015 , en moyenne annuelle ,  le cours  devrait  se situer entre une  fourchette large de 55/65 dollars le Brent  et 45/55 dollars le WIT, donnant un chiffre d’affaire à Sonatrach d’environ 35 milliards de dollars et un  profit net après  déduction des charges  d’environ 26 milliards de dollars. Elle devra  puiser dans les  réserves de change si elle veut réaliser le programme d’investissement annoncé de 100 milliards de dollars entre 2014/2020. Et se pose la question, quelle sera la rentabilité au vu des coûts et du vecteur prix international ? Sur le plan géostratégique,  l’Iran  présent à Lausanne dans le cadre des négociations sur le nucléaire qui doivent s’achever avant mardi 31 mars 2015 , a mis en garde contre une escalade militaire tout en assurant que les événements en cours n’auraient aucune répercussion sur la question nucléaire. Car l’Iran du fait de fortes pressions de forces sociales et politiques internes  souhaite la levée de l’embargo et la reconstruction de son   économie largement dévastée. Par ailleurs si  l’insurrection des Houthis chiites est soutenue indirectement  par Téhéran, il faut différencier les Chiites en quatre branches  dont les Imamites majoritaires en Iran, les Zeidites  du fait que  si 70% de la population yéménite est sunnite et à 30% zaïdite, une branche du chiisme, la secte Houthie ne représente que 8% de ces Zaïdites, surtout présents dans le Nord du pays. Aussi, avec une nouvelle carte géostratégique qui se dessine au Moyen Orient, également en Afrique du Nord et en Afrique noire, la Russie et la Chine étant également présents,  l’Iran pourtant acteur stratégique incontournable,  est affaibli économiquement,  avec une dette publique en croissance. Elle  a des  potentialités avec une importante élite (la ressource humaine facteur stratégique)  plus de 15% des réserves mondiales de gaz traditionnel, pouvant produire plus de 4/5 millions de barils jour de pétrole  fonctionnant sur la base d’un cours de plus de 120 dollars le baril. Avec la chute des cours  et l’embargo, l’Iran  sera appelé  à des compromis. Car, si l’Arabie saoudite peut  s’accommoder des prix bas du baril, Téhéran n’a probablement pas envie de se voir entraîner dans un conflit militaire coûteux.  Avec la chute des cours  et l’embargo, l’Iran  sera appelé  à des compromis et comme je l'ai annoncé en octobre 2014 lors d'un débat à RFI (Paris France) avec un ancien économiste en chef au secrétariat d'Etat à l'Energie US et actuellement responsable  au niveau de l'AIE. Car, si l’Arabie saoudite peut  s’accommoder des prix bas du baril, Téhéran n’a probablement pas envie de se voir entraîner dans un conflit militaire coûteux. D’autant plus que selon bon  nombre d’experts militaires, le Yémen, à l'extrémité de la péninsule arabique et chasse gardée de l'Arabie saoudite via les USA, n'est pas une priorité stratégique pour Téhéran, bien moins en tout cas que l'Irak ou la Syrie, où  l’Iran est un acteur majeur des crises en cours.

 

Dr Abderrahmane MEBTOUL
Lundi 30 Mars 2015 - 17:46
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