REFLEXION

CONTRIBUTION : Une Algérianité sans Algériens ?

« L’homme n’appartient ni à sa langue, ni à sa race : il n’appartient qu’à lui-même, car c’est un être libre, c’est un être moral. » Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?



Rassurez-vous ! Aucune personne sensée ne songera sérieusement à exiger de l’Algérien ou de quiconque de renier sa langue ou sa race,  l’Algérien doit seulement aspirer à défendre précieusement sa liberté et sa moralité, car ce n’est qu’ainsi qu’il aura la possibilité d’entrer en contact avec d’autres langues, d’autres civilisations, de se mettre à l’épreuve, de se remettre en question, et enfin de s’affranchir de toutes les formes d’asservissement intellectuel pour bâtir un avenir meilleur.
Madame BENGHEBRIT a du pain sur la planche, et l’Algérianité qu’elle projette de restaurer n’est pas une sinécure car, depuis l’indépendance, nous ramons farouchement à contre-courant de cet idéal. Nous sommes avec elle de tout cœur, lorsqu’elle proclame : «Nous devons défendre, à travers les programmes, la mémoire de l’Algérie de Jugurtha, de Si El Haouès, de Fadhma n’Soumer, de Hassiba Ben Bouali et de celle de tous les martyrs du devoir national». Nous soutenons, dans cette école de l’Algérianité reconquise, ces valeurs fondatrices un peu tardives : (Identité - Conscience nationale-Citoyenneté- 0uverture sur le monde)
Le philosophe Ernest Renan dira : « La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes.  Drôles de coïncidences ! A vouloir revisiter notre passé si glorieux, on s’aperçoit que l’histoire est drôlement capricieuse, et que notre Algérianité est bizarrement discontinue et parasitée.
Alors que Jugurtha fut pendu pour avoir voulu unifier la Numidie, l’affranchir du joug romain et de ses sénateurs terriblement corrompus, abyssale dépravation qui lui fera dire : « Ville à vendre et condamnée à périr si elle trouve un acheteur ! »
Nous voilà, à charge de revanche, plus de deux millénaires après cet acte hautement symbolique dans une Algérie en pleine tourmente, déjà érodée par tant de scandales financiers. Des magistrats romains viendront à leur tour nous balancer à la figure les dossiers de l’Affaire SAIPEM, une goutte d’eau dans un océan de prévarication algérianisée. Le scandale de Dounia Park est un épisode de plus.
Quatre siècles plus tard après le martyr de Jugurtha, un autre Algérien, enfant de Souk-Ahras, s’empressera de nous léguer un autre message aussi tranchant et porteur de valeurs suprêmes, ces mêmes valeurs que nous essayons aujourd’hui de réintroduire dans notre Algérianité.
Cette dichotomie Augustinienne qui consiste à cloisonner deux cités entre lesquelles nos pulsions balancent, rejaillit aujourd’hui dans une Algérie qui semble davantage opter pour un égo démesuré et un appétit  insatiable : « Deux amours ont donc bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité de la Terre, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la cité de Dieu. » (Saint Augustin, La Cité de Dieu, XIV,28,1.)
Trois siècles plus tard, Oqba Ibn Nafi, un autre homme venu de très loin, ressurgira encore une fois porteur du même message clamé par  l’évêque d’Hippone. Véritable défi auquel l’Algérien sera confronté toute sa vie. « Quiconque désire labourer [le champ] de la vie future, Nous augmenterons pour lui son labour. Quiconque désire labourer [le champ] de la présente vie, Nous lui en accorderons de [ses jouissances]; mais il n’aura pas de part dans l’au-delà. » [Le Coran - Sourate AŠ-ŠŪRĀ. verset 20]
Plusieurs siècles vont s’écouler, et voilà cette fois-ci qu’une femme exceptionnelle, Lalla Fatma N'Soumer surnommée aussi « Lalla N'Ouerdja » (surnom attribué à toute jeune fille qui refuse de se résigner aux us et coutumes et qui désignera  par la suite toute femme  émancipée qui privilégie la réflexion et le savoir aux tâches manuelles pour lesquelles la femme est traditionnellement destinée. Comportement qui annonçait avant l’heure cette liberté et cette  ouverture sur le monde prônées par nos programmes scolaires de la 2ème génération. )
 Cette révolutionnaire avant-gardiste, empli de dignité et de noblesse, vertus que nos filles d’aujourd’hui doivent s’approprier, portera jusqu’à la mort les armes contre un empire colonial génocidaire.
Cette femme donnera sa vie pour sauver cette terre radieuse, ses belles forêts ainsi que ses plaines verdoyantes. Aujourd’hui notre algérianité consiste pour certains à  incendier ces mêmes forêts et à dilapider le foncier agricole pour le compte d’une maffia algérienne de l’immobilier.
Dans cette Algérie, superbe, profonde, millénaire et multiple, l’histoire de Tin Hinan est plus fascinante encore. Une autre femme rebelle, sublime et énigmatique, en avance sur son temps, aux origines mi-légendaire mi-réelles, mais néanmoins dotée de cette extraordinaire capacité à habiter pour des siècles une conscience collective et l’affectivité de tout un peuple en lui faisant aimer une vie assez rude dans une terre qui parait de premier abord inhospitalière mais qui recèle des beautés si envoutantes qu’on ne quitterait pour rien au monde. Peu importe que l’on arrive un jour à percer entièrement le mystère qui entoure cette reine qui nous vient d’un âge lointain, aux origines mystérieuses. Le nom qu’elle portera est assez suffisant pour éveiller en nous  cette vigueur et ce cri  qui traverse les âges et transcende toutes les barrières ethniques, linguistiques, temporelles.
Son nom qui en Tamachek veut dire «  celle qui se déplace » ou «  celle qui vient de loin » est un message  humaniste  d’une très grande portée et qui incite à l’humilité, un rappel à l’ordre pour nos sécessionnistes de tout bord (idéologique, religieux, politique).  Car en effet , nous venons tous de loin , de très loin , presque de nulle part  mais peu importe , soyons surtout comme Tin Hinan ceux qui se déplacent ,  qui vont vers l’avant , vers le futur ,  car ainsi sont inscrites les lois de la nature et de l’univers. « Ce qui constitue une nation, ce n’est pas de parler la même langue ou d’appartenir au même groupe ethnographique, c’est d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l’avenir. »(Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?)
Cette Algérianité d’hier , résistante , authentique , fière et honnête , qui a valu à notre pays que des hommes comme Larbi Ben M’hidi soient exécutés de la manière la plus ignominieuse (torturés , pendus, décapités , balancés du haut d’un hélicoptère…) , est-elle identique à cette Algérianité d’aujourd’hui , résignée , reconfigurée et qui consiste à se payer de somptueuses résidences à Neuilly, et sur les avenues les plus prestigieuses au monde, à ouvrir des comptes offshore , à changer de nationalité et à installer sa famille ailleurs que dans ce pays qui se malmène aujourd’hui pour recouvrer son algérianité. Est-cela «  L’ouverture sur le monde »   que préconisent les nouveaux programmes scolaires de la 2ème génération ?
La France coloniale gardera de cet héros légendaire ce réquisitoire cinglant et   mythique : « Donnez-nous vos bombardiers, on vous donnera nos couffins ».  En effet, on essaye aujourd’hui à notre tour de bomber le torse face à notre ennemi intime d’hier mais au moyen d’une algérianité qui s’exprime autrement : « Ouvrez-nous vos banques et des comptes offshore, on vous donnera nos couffins remplis de deniers publics. »
Finalement, le destin de l’Algérie n’est qu’une simple histoire de couffins. Ça dépend de quoi ils sont remplis et quelle fonction ils sont censés remplir : La liberté ou les comptes en banques.
Les porteurs de valises, il y en aura toujours, pour la Suisse, pour d’autres paradis fiscaux.
Et ce sont d’ailleurs ces mêmes comptes en banques qui vont générer les tragédies issues du printemps arabe.
Quel beau rêve que cette Algérianité tant désirée ! Le contenant est là, le rêve aussi, mais aussitôt qu’on essaye d’y imbriquer dans cette arche si fragile notre mosaïque d’occupants peu enclins  à faire passer la réalisation de cette idylle  sublime avant leurs intérêts mesquins et leurs différences fratricides , on se heurte à des rebuffades qui la plupart du temps ne sont que la manifestation d’un affect irrationnel. Il ne suffit pas de nommer les gens ou les choses pour  les  faire  exister.
A  force de trop se chercher, on finit par se perdre.
Je  pense  qu’on s’est trompé de clients  dans notre désir de réinstaurer ou réajuster les principes d’une algérianité que l’on estime enfin pouvoir gérer de manière scientifique.
Cette mission si complexe et qui doit nécessairement prendre beaucoup de temps  ne doit certes pas échoir à un seul ministère qui traine depuis des décennies une sinistrose avancée,  et qui repose aujourd’hui sur les frêles épaules d’une femme sur laquelle on tire à boulets rouges pour des motifs puérils. Avant de concevoir des programmes scolaires de deuxième génération pour les enfants de la troisième génération postindépendance, il aurait fallu commencer par des opérations de lessivage neurocognitif et moral destiné à ces  missionnaires de la deuxième république qui continuent à fonctionner avec une mentalité du néolithique.
Qu’avons-nous donc été jusqu’à présent  si on se réveille aujourd’hui fébriles, à court d’idées et impatients de se conférer une algérianité qui semble nous avoir fait défaut , encore faudrait-il que nous sachions tous (dans cette diversité tumultueuse qui nous compose) non pas de quelle algérianité il fût question, mais surtout comment interpréter cette conscience de soi (parmi et avec les autres) , et enfin comment se démener pour transformer ce sentiment si fort  en une volonté d’un « vivre ensemble »  épurée de toutes formes d’incertitudes , de défiances et d’animosités larvées.   
Aux aguets pour le moindre superflu ou suspicieux même à  l’égard du bon, encore une fois, dès que cette « Quête » sera annoncée, elle sera  perçue par beaucoup  comme plutôt salvatrice et porteuse de tant d’espoir si tout le monde y adhère. Pour d’autres, ceux qui ont été laminés par tant de ressentiments et de déceptions, ce ne sera hélas que la tentation récurrente et désespérée de sauver du naufrage une Algérie toujours divisée , déchirée , car toujours convoitée avec ce même état d’esprit exclusiviste et hégémonique. Tandis que pour les ultras de tout bord, les récalcitrants et les réfractaires au changement ,  ceux qui n’ont aucuns projets précis , ni alternatives viables et largement consensuelles , ceux qui n’ont pas même pas eu  l’intelligence de mettre en place les ferments d’un « Idjtihad » ou d’un progrès quelconque au sein duquel tout le monde pourrait vivre harmonieusement ; pour ceux-là , ce ne sera qu’une opportunité de plus pour s’affirmer sur un échiquier politique où tels  des électrons libres , ils n’ont toujours eu hélas d’autre choix que la promotion de la négation lorsque ce n’est pas le nihilisme pur et simple qu’ils n’hésitent pas sans vergogne à soumettre .
Comme toujours, pendant que les plus hardis, ceux pour qui l’Algérianité consiste à manger à tous les râteliers et qui  par leurs rapts compulsifs poussaient la nation à s’engueniller chaque jour davantage ; comme toujours, pendant que les lettrés de tout bord , pusillanimes, dissimulés et  avisés glosaient sur les contours de cette algérianité ; des naufrages de toutes sortes s’étalaient rituellement devant nos yeux  et de manière si invasive et impudique que  prononcer simplement le mot « Algérianité » pouvait susciter selon les moments une hilarité ou une colère irrépressibles.
Mystérieuse Algérianité que celle qui poussera ces Harraga à s’embarquer, tels des conquérants d’un autre genre,  pour des odyssées à contrecourant de ces quêtes mythico-identitaires absurdes ; ils s’en iront, ces pauvres déserteurs, ces expatriés, ces exilés tout simplement pour querir un autre destin  sur une autre rive hétérotopique. Une diaspora bigarrée composée de génies en mal de reconnaissance,  boudés par un pays outrecuidant qui recherche une algérianité sans algériens.  
Ironie du sort ! Personne  ne sera refoulé ni par Charles Martel ni par Charles Pasqua. Ils seront au pire accueillis par les  « Restos du cœur » ou par  l’O.F.P.R.A, et pour les plus chanceux par un R.S.A, ou des centres de recherches scientifiques peu regardant sur l’origine des espèces et préoccupés seulement par le monde et le futur. A charge de revanche, ces algériens d’ailleurs reviendront quand même périodiquement jeter un coup d’œil sur la terre de leurs aïeux, échanger magnanimement  quelques euros  contre des millions de la monnaie locale, cette monnaie qui porte les effigies de leurs ancêtres avec lesquels on essaye aujourd’hui de relustrer leur algérianité, si toutefois ils y tiennent toujours.  La valeur des choses dépend des terres de transhumance et non pas des mythes colportés çà et là et destinés aux hères et aux nigauds.
L’élève algérien, celui du 21ème siècle, n’est pas ce petit Fouroulou de Mouloud Feraoun, ni le petit prince de  Saint-Exupéry, c’est un pur produit du terroir. Ce ne sont ni nos mythes ni nos bobards qui le font  trémousser, il ne cesse de lorgner ses ainés et ses ministres  pour leur subtiliser quelques tours de prestidigitation qu’il utilisera lui aussi le moment venu pour faire valoir son algérianité selon  les codes sociaux et éthiques  auxquels il a été assujetti. C’est la vertu de l’exemple qui construira notre algérianité et non pas notre folklore.
La fraude massive au Bac de 2016, l’enthousiasme, l’engouement, la frénésie, la passion que ressentiront la majorité des élèves face à cette irrésistible tentation de se procurer via les réseaux sociaux une copie de ces sauf-conduits (prétendument honteux)  aura été le  meilleur exemple que puisse nous donner cet élève de cette école algérienne dont les méthodes s’inspirent des théories socioconstructivistes.
Aucune honte, aucuns scrupules, aucuns remords, aucun mea culpa. Seulement l’application strictosensus d’un adage que tout le monde affectionne dans ce pays : « La fin justifie les moyens. »
C’est l’un des messages les plus éloquents que l’on puisse retenir, l’enfant ne fait que restituer en termes de comportements les valeurs qu’il a su déchiffrer par ses propres moyens d’observation, d’analyse, de déduction et de mimétisme. Quant à ce concept de méritocratie trop subjectif et  équivoque qu’on lui aura griffonné sur des manuels pendant que la réalité lui assénait quotidiennement le contraire, il sera quasiment rayé de sa mémoire sémantique et procédurale.
L’élève algérien n’est pas un allocutaire passif, c’est aussi un disciple dont les réactions se calquent  inconditionnellement  sur ses gourous que sont toutes ces institutions chargées de sa socialisation. Telle une véritable antenne réceptive et interactive avec tout ce qui émane de son environnement immédiat, on peut soit s’amuser à le maintenir dans un état de débilité permanent soit lui donner toutes les armes nécessaires qui lui permettront de s’adapter  intelligemment à un monde impitoyable, terriblement sélectif  et en constante mutation. On ne s’attend pas à ce que l’Algérien arrive , dans la construction de son Algérianité, à mémoriser un listing de personnalités ou à commémorer des dates mais surtout à accomplir des actes utiles pour sa communauté. « Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux » » [Le Coran - Al-Ḥujurât. verset13] et « La bonté pieuse ne consiste pas à tourner vos visages vers le Levant ou le Couchant » [Le Coran – Al-Baqarah. verset 177]
Avons-nous nécessairement besoin de Jugurtha,  de Okba  Ibnou Nafaa , de Larbi Ben M’Hidi pour être honnêtes, probes et servir convenablement notre pays. Ne doit-on pas plutôt aussi  nous inspirer des valeurs  incarnées par une intelligentsia et  un pouvoir politique issus d’une large légitimité populaire libre et éclairée , exerçant leur pouvoir et leur influence de manière pacifique , légale et visiblement utile ; institutions sacrées  qui auraient du commencer  par représenter dignement cette algérianité en  lui conférant des ancrages définitifs , représentatifs et précis. Allons-nous passer l’essentiel  de notre existence à  la recherche d’un statut anoblissant.
Ils étaient plus fiers et  moins dubitatifs et désemparés, nos valeureux ancêtres qui luttaient pour l’abolition du code de l’indigénat. Ils savaient qui ils étaient et ce qu’ils voulaient.
On s’est quelque temps résigné à  l’idée que l’obstacle à notre identité nationale, à notre personnalité, c’était  toujours l’autre ; l’artisan de la déculturation, de la dépersonnalisation, de l’assimilation. Celui qui refusait de nous identifier, de nous donner un patronyme ou même un surnom, celui-là même qui poussera le mépris jusqu’à faire de nous de simples figurants inconnus, anonymes, ectoplasmiques,  titubant sans destin dans un monde où nous n’étions qu’un accident, une simple présence adventice.
S’il n’y avait hélas que Camus qui aurait omis délibérément de donner un statut à cet «Etranger » qui était de toutes les manières voué à l’immolation, les choses auraient pu se décanter depuis ce regrettable incident  ; mais il se trouve hélas que nous sommes toujours morcelés, éparpillés, ne cessant de s’infliger des auto-flagellations inutiles dans cette  quête de soi chaotique et mutilante.
J’ai foi en cette Algérie qui continuera quand même et malgré tout à se déplacer comme Tin Hinan, à resplendir de milles feux, inébranlable,  invincible et prête comme toujours à tous les sacrifices.


 

MAZOUZI Mohamed
Mercredi 21 Septembre 2016 - 18:50
Lu 642 fois
ACTUALITÉ
               Partager Partager

A LA UNE | ACTUALITÉ | MOSTAGANEM | RÉGION | CULTURE | SPORTS | CHRONIQUE | DOSSIERS | ISLAMIYATE | Edito | RAMADANIATE | NON-DITS | DÉBAT DU JOUR | TRIBUNE LIBRE | PUB | Spécial 1er Novembre 54 | Aidons-les ! | MOSTA-HIER | بالعربي






Edition du 01-12-2016.pdf
3.59 Mo - 30/11/2016





Flux RSS


Retrouvez-nous sur Google+