REFLEXION

CONTRIBUTION : Un Tramway nommé gémir

Que faire d’un Tramway ? On est incapable de répondre instantanément à cette sidérante question qui suppose le même exercice pédagogique et fastidieux décrit dans le mythe de la caverne de Platon. On s’y accommode beaucoup mieux de nos préjugés, de l’ignorance, et de nos anciennes traditions que d’un lendemain toujours difficile à visualiser.



C’est le Buzz du siècle. La  question en elle même illustre un état d’esprit fort  inquiétant. Réaction fort compréhensible que celle  de citoyens déjà malmenés par des vicissitudes quotidiennes et qui assistent au saccage d’une ville qui ne semble pas être la leur puisque chacun ne pense qu’à sa petite personne, qu’à son propre business et qu’à ses trivialités quotidiennes sempiternelles et insignifiantes. Personne ne se donne la peine d’imaginer quel serait le produit de ce réaménagement nécessaire. Personne ne se doute que la ville, elle aussi,  réclame des besoins auxquels les citoyens ne sont pas forcément obligés d’y consentir. Si tout le monde prenait son mal en patience et attendait de voir le résultat ?   
Pourquoi ne pas laisser la ville telle qu’elle est ou du moins la laisser s’auto organiser et évoluer de manière intuitive ou instinctive ?  C’est le vœu d’une bonne partie de la population qui essaye de facto d’accréditer ses colères ponctuelles au moyen d’observations récurrentes telles que le fait de constater  que des mesures apparemment mises en place pour induire une meilleure fluidité dans nos déplacements s’avèrent être la cause du problème qu’elles étaient censées résoudre au départ (citons le cas des embouteillages  conséquents aux barrages organisés par la police et la gendarmerie – les feux rouges-Les ralentisseurs…).  La société croit qu’une plus grande liberté ou dérégulation  pourrait être  la solution à tous ces engorgements et assurerait  sans doute une meilleure mobilité urbaine. Pour beaucoup de personnes,  les solutions envisagées par l’Etat constituent en soi le problème. C’est ce que certains appellent « Le  paradoxe de Braess», une théorie confirmée sous d’autres cieux par des exemples probants et  selon laquelle  le fait d’ajouter un itinéraire de délestage peut provoquer des congestions et allonger les temps de parcours au lieu de les raccourcir. L’idéal étant donc de conserver les choses dans leur état initial. La construction d’un Tramway figurerait-il dans ce paradigme insolite ?
 Que faire lorsque l’histoire vous lègue une ville  érigée sur le flanc d’une colline, citadelle conçue comme un nid d’aigle pour être inexpugnable  avec un relief qui ne vous donne pas assez de liberté de manœuvre,  toute forme d’attentisme stérile ne ferait alors qu’empirer les choses. Donc, ce n’est pas en boudant la construction d’un Tramway que les choses iront mieux dans ce cul de sac qui nous sert de ville.
On ne peut concevoir une ville sans ce que les concepteurs des villes appellent «  La mobilité urbaine »   à moins de vouloir créer des combinaisons bâtardes dont nous sommes les seuls à détenir cet art décadent , véritable alchimie  du sacrilège urbanistique : utiliser un même espace comme un douar , un village , un champ de betteraves et  un avatar de ville que nous essayons de labelliser  par la juxtaposition incongrue de magasins de breloques, de fripes et de bouffe ; services basiques et autres administrations enchevêtrés et enclavés dans un dédale routier qui constitue un véritable parcours du combattant. On se demande parfois qui est l’intrus dans ce capharnaüm ; une ville millénaire qui peine à grandir noblement et sainement ou ce labyrinthe de sentiers urbains au sein duquel s’entrechoquent dans un incroyable  charivari des centaines de voitures qui errent inutilement , polluent énormément et amplifient  en installant durablement un stress déjà impossible à contrer car sans cesse alimenté par les multiples disfonctionnements d’une urbanité anxiogène.( Besoins sociaux grandissants - Services publics défaillants – Comportements antisociaux – inégalités sociales – Extension urbaine urgente et chaotique- Exode rural…)
Voilà venu le temps où on se surprend à expliquer les bienfaits du progrès à une communauté qui s’entête à vivre dans la cité en essayant de la vider de  son âme, de son identité, de sa fonctionnalité et de son inéluctable évolution permanente. Véritable calvaire sisyphiéen que ces voitures qui ressemblent à ces rats de laboratoires soumis à des tests répétitifs et accablants , condamnés à courir en permanence dans tous les sens pour échapper à un destin dont nous sommes en grande partie les artisans inconscients et malheureux.
L’état ne doit pas être l’otage d’une populace qui prend les barricades chaque fois que leur confort est contrarié par un projet urbanistique d’intérêt général dont ils ignorent totalement  la portée sur le devenir social , économique et culturel de notre bourgade qui d’ailleurs ne cesse de suffoquer et de se ratatiner.
Personne ne pense à la ville et au vivre ensemble. L’échoppier pense à la fortune qu’il entreprend chaque jour de faire prospérer, le riverain  hyper-stressé qui tente désespérément de rendre son quotidien moins accablant voit dans ce tramway une atteinte supplémentaire à une quiétude et à un bien-être hypothétiques qu’il avait déjà du mal à préserver, les centaines d’automobilistes oisifs  et désœuvrés sont gênés dans leurs débiles circumambulations stériles, et hautement polluantes. Bref, un véritable chaudron  d’égoïsme, voilà ce que devient cette ville. Une gigantesque arène où de pauvres captifs essayent de se grimper les uns sur les autres pour mieux respirer, pour mieux gigoter, ou tout simplement pour rentrer chez eux.
La déchirure et l’entaille salutaire que ce  tramway semble provoquer dans cette ville qui subit pitoyablement et lâchement sa misérable promiscuité ressemble à cette césarienne que l’ont doit en extrême urgence pratiquer sur une femme dont la grossesse à terme réclame une libération par les seuls  moyens dont nous disposons pour une ville créée jadis sur un relief  qui ne tolère aucun miracle sauf  se jeter dans la mer , déplacer la ville ou chasser ses habitants et conserver les lieux pour le plaisir de l’art et de l’histoire ,  patrimoine universel où les seuls flirts privilégiés que nous conserverons avec cette ville consisteront à se recueillir  langoureusement  sur les glorieux vestiges de  Youssef Ibn Tachfine.
Les résistances au changement, c’est ce qu’il y a de plus naturel.
L’histoire  abonde d’exemples de ce genre et elle finit invariablement par donner raison aux partisans du changement, de l’évolution, du progrès.
On a du mal à imaginer aujourd’hui que Paris, cette cité mythique, jusqu’au milieu du 19ème siècle,  ne ressemblait elle aussi qu’à un Douar abandonné à lui-même. Une structure urbaine médiévale qui refusait d’évoluer en dépit des pressions multiformes qui la harcelaient afin  qu’elle consente au changement. C’était une ville  composée de nombreuses rues petites, surpeuplées et insalubres, créant la congestion, l’insécurité et, selon certains contemporains, probablement des problèmes de santé, un  véritable  cloaque qui avait besoin  d’hommes courageux, visionnaires et passant outre les palabres réfractaires à l’évolution et au progrès.  Ce sera le Préfet Haussmann qui se chargera de la dissection. Il découpera, telle une génoise,  Paris en tranches (créant  des boulevards légendaires qui porteront son nom et sur lesquels on peut même aujourd’hui organiser des rallyes). Enfin, la ville pouvait mieux respirer, s’aérer, s’assainir et permettre à ses habitants de vivre dignement,  sainement et non pas comme des cloportes.  C’est ce que Mostaganem réclame.
Près d’un demi-siècle plus tard et pour les mêmes raisons (difficultés de circulation dues au développement de la ville), Paris sera confrontée aux mêmes levées de bouclier, et contre un projet qui sera révolutionnaire : Le Métropolitain. Certains députés parisiens estimaient que la construction du métro était un acte antinational, antipatriotique et anti municipal. On fera propager au sein de la population toute une littérature macabre au sujet de sa construction. Appelé « Nécropolitain » par ses détracteurs, on présageait déjà qu’il allait causer l’effondrement des habitations, provoquer des épidémies, laissant émaner également des exhalaisons maléfiques qui rendraient l’air irrespirable… Jamais de pareilles sornettes ne seront déversées, au sujet d’un projet d’utilité publique, de la part de benêts ordinaires et même de personnes lettrées desquelles on n’aurait jamais pu imaginer de telles réactions.
Mais qui pourra dire aujourd’hui ce que deviendra Paris sans son Métro, et surtout ce qu’elle ferait des 4 millions de passagers  qui y transitent chaque jour. Le chiffre est énorme, les services rendus par ce moyen de locomotion collectif sont incommensurables. Je doute que l’on puisse appliquer dans ce cas de figure le « paradoxe de Braess » et supprimer le métro.
Le bien-être du citoyen est incontournable dans toute politique publique. C’est d’ailleurs le fondement et l’objectif de toute initiative politique, économique, culturelle et urbanistique.
N’est-ce pas là aussi l’une des définitions majeures de l’urbanisme : « Un ensemble de sciences, de techniques et d’arts relatifs à l'organisation et à l'aménagement des espaces urbains, en vue d'assurer le bien-être de l'homme et d'améliorer les rapports sociaux en préservant l'environnement. » Principes que l’on retrouvera dans notre politique de la ville (Loi d’orientation de la ville-2006) : (Texte assez ambitieux, il faut l’admettre – utopique et virtuel ou projet de grande envergure qui mettra des décennies à s’implanter comme culture et politique imminentes) « l'Homme est considéré comme la principale richesse et la finalité de tout développement. »
Dès 1928 et sous la direction du légendaire urbaniste et architecte  Le Corbusier, on  avait déjà commencé à concevoir  un urbanisme moderne qui viserait à mettre en place les moyens d’améliorer les conditions d’existence dans la ville moderne, des moyens qui puissent permettre l’épanouissement harmonieux de quatre grandes fonctions humaines : Habiter – travailler – se divertir – circuler.   C’est l’avènement de la ville fonctionnelle. Modèle urbanistique et philosophie de vie qui demeurent jusqu’à aujourd’hui une source d’inspiration pour tout le monde.  On reprochait au Corbusier d’avoir limité l’âme d’une ville à sa fonctionnalité : "Une maison est une machine à habiter», disait-il, pendant que d’autres, sur les pas du poète  Hölderlin estimaient que  "l'homme (devait plutôt) habiter en poète".
Le Corbusier n’était qu’un Urbaniste, pas le Magicien d’Oz ou une pilule de LSD censée nous faire planer d’extase. Pourvu qu’elle soit fonctionnelle, notre maison ou notre ville ; le bonheur n’est  hélas qu’une affaire de tous les jours , réclamant des efforts continus d’adaptation , trop personnel , trop subjectif pour être distribué équitablement en tout lieu et en tout temps. La ville fonctionnelle du Corbusier est loin derrière nous, le génie humain ne cesse de donner à la ville des visages sans cesse renouvelés et audacieux. On vante aujourd’hui les miracles toujours ultra-fonctionnelles de la ville « intelligente,  numérique, futuriste »  à qui on a déjà commencé à reprocher l’absence impitoyable de cet « humanisme et poésie » farfelus et difficilement conciliables avec des impératifs pragmatiques.
Les « smart-villes » sont déjà là, dans un monde où le numérique façonne et détermine implacablement notre personnalité dans toutes ses dimensions. Comme à l’époque du Métro les détracteurs fourbissent leurs armes contre une ville en laquelle ils voient la tyrannie d’une centralisation sophistiquée vouant un culte assez pernicieux au « tout-information », univers qui pourrait dissimuler des effets terriblement pervers. Une société orwellienne, robotisée, informatisée, numérisée, contrôlée, manipulée, exploitée… en douceur.
Pour le moment, ces préoccupations ne figurent pas parmi nos priorités. On est encore loin de ce monde. D’ici là  gardons les pieds sur terre et soyons plus modestes. Que la ville soit fonctionnelle, intelligente, numérique, post-carbone et verte ou tout autre chose, c’est la mobilité urbaine qui nous importe.
Aujourd’hui, plus que jamais, la vie dans la ville appelle le citoyen à utiliser le moins possible sa voiture ou de l’utiliser intelligemment, et de recourir davantage  aux transports en commun, à la marche, au vélo.  Peut-on exiger de l’algérien une pareille attitude, une pareille culture, lui dont les rapports à la voiture restent malgré tout exceptionnels   car d’un autre genre. Demander à l’Algérien de circuler en vélo, c’est ruiner entièrement sa réputation, écorner son statut de prédateur en tout genre. Le vélo, nous l’avons tous rangé parmi les  jouets destinés à l’enfance, à l’immaturité, à l’humilité. L’Algérien se veut tout grand, entier, splendide, omnipotent et conquérant.
Le plus souvent, ce n’est pas la ville qui pose problème ainsi que les plans de circulation et infrastructures que l’Etat déploie  mais le citoyen lui-même, le rapport qu’il entretient avec sa ville, sa voiture. Les pulsions insensées (rarement des besoins réels) qui le poussent à enfourcher sa monture pour aller gambader et jouer au cowboy toujours dans des lieux et espaces trop populeux et extrêmement réduits pour accepter tout le monde alors qu’en effet l’herbe est toujours plus verte ailleurs pourvu qu’on se donne la peine de s’étaler sur d’autres territoires , d’autres dimensions et s’adonner à l’exploration et à la découverte d’activités et de loisirs inédits.
Mais, ce spécimen de citoyen bizarre dont les relations à la ville et à autrui ont toujours été conflictuelles ne vit  hélas que pour et par le spectacle et la mise en scène. La foule est sa raison d’être. La voiture lui permet de conquérir une forme bizarre de prestige, de dignité, de reconnaissance. Un narcissisme qui lui épargne une quête existentielle de qualité et comble enfin un vide de valeurs qu’il a égaré imprudemment lors d’une socialisation  consacrée essentiellement à l’apparence  et à la mystification.
Tous les urbanistes du Monde vous diront qu’une ville est un organisme vivant qui respire, pense et communique. Elle est le reflet de la culture de ses habitants, de leur somme de comportements, de leur degré de lucidité et d’intelligence. La ville interagit avec tout cela.
En présence de comportements citoyens irresponsables, il me semble qu’il serait plus   approprié dans ce cas de s’inspirer de la remarque de l’économiste Arthur Cecil Pigou qui veut qu’ «  un système de communication régulé de manière « centralisée », imposant des comportements à certains individus, peut circuler beaucoup mieux qu’un système dans lequel chacun peut choisir son comportement comme bon lui semble. L’« optimum social » est (parfois) bien meilleur que l’« optimum libéral ».
D’autres spécialistes estiment par contre qu’il serait plus pertinent de laisser à la ville cette initiative intelligente  de se mouvoir selon ce que la nature lui suggère, mais cela hélas ne pourrait précisément être concevable que si on est en présence d’une intelligence collective, partagée, assumée et vécue de manière responsable, clairvoyante, participative, solidaire, philanthropique.
"C'est ainsi que le troupeau se trouve conduit" disait le Corbusier,  car "le monde a besoin d'harmonie et de se faire guider par des harmonisateurs"
Au nom de tous les misérables, les laissés pour compte, les familles nombreuses qui n’ont pas les mêmes chances d’accès aux diverses commodités urbaines (et notamment à une mobilité urbaine démocratisée et utile), je serais toujours enthousiasmé et reconnaissant pour toute réalisation (économique- culturelle-sociale-politique…) visant à rendre notre quotidien meilleur et à nous rendre nous-mêmes meilleurs, pour nous-mêmes et pour les autres.
 

MAZOUZI Mohamed
Mercredi 24 Décembre 2014 - 08:14
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