REFLEXION

AUTOPSIE D’UN SECTEUR : L’université est-elle à jour ?

Sortir des simplifications habituelles : l’articulation entre formation et emploi ne passe pas par une hyperspécialisation des diplômes, mais par un effort continu d’information et d’orientation !



Les Universités usines à chômeurs? une telle expression n’est pas nouvelle mais contemporaine, semble-t-il, de la croissance rapide des effectifs d’étudiants, depuis les années 1990, et de la forte augmentation du chômage apparue à partir de la politique de restructuration. L’université est vue comme une tour d’ivoire, recroquevillée sur ses disciplines académiques, et la conclusion vient vite : c’est la professionnalisation de l’université qui changera la donne ! La réalité est évidemment beaucoup plus nuancée et les solutions plus complexes.
L’Université accueille, de fait, tous les  nouveaux bacheliers, une proportion qui est même en augmentation régulière. Pas d’écoles spécialisées  – pas de  formations post-baccalauréat –pas d’étudiants  scolarisés dans des structures ne relevant pas des universités
 La création des formations professionnelles à l’université ne peut donc être considérée indépendamment de cet environnement : elles se développent au regard de celui-ci et, sinon en concurrence, du moins dans une recherche de complémentarités qui ne sont pas immédiates au vue des décideurs.
L’Université fabrique des chômeurs ? À ce titre, l’ensemble du système éducatif fabrique des chômeurs et l’Université moins que le reste du système. S’il n’y a pas de liaison mécanique entre nombre d’années d’études et taux de chômage, le risque de chômage  demeure d’autant plus élevé que la sortie, diplômée ou non, sur le marché du travail se fait tôt . Les caractéristiques de niveau et de contenu des formations ne sont pas sans effet sur la plus ou moins grande exposition au chômage. Mais, quelle que soit la tranche d’âge, c’est d’abord le déséquilibre du marché du travail qui est la cause structurelle de ce chômage.
 Les usages de la statistique ne sont pas anodins, pouvant dramatiser une situation déjà préoccupante et stigmatiser une institution qui n’y peut pas grand-chose. Les seuls taux de chômage sont insuffisants à évaluer les conditions d’insertion professionnelle des étudiants et les études, malgré qu’elle ne sont pas officielles,  ont démontré la nécessité de disposer d’un ensemble d’indicateurs sur les conditions d’accès aux emplois, leurs caractéristiques, leur rémunération, car indépendamment même de la situation du marché du travail, la période d’insertion professionnelle est complexe, au cours de laquelle alternent situations de chômage, d’inactivité,  et même  reprise d’études.
Le chômage des diplômés universitaires tiendrait à l’absence de professionnalisation des filières universitaires ? C’est méconnaître les considérables efforts, les innovations qui, depuis des décennies, ont transformé l’Université : trop de discours semblent encore donner une image de l’université des années 80. Rappelons qu’il existe plus de spécialité et de filière qu’il ne l’était.Est-ce que ces spécialités sont en lien avec les besoins économiques locaux ?.
Toutes ces filières de formation n’ont pas connu le même développement, mais elles représentent désormais une part non négligeable des diplômes universitaires. La transformation de ces filières au sein du système Licence-Master-Doctorat (LMD) ne semble pas devoir changer cette tendance au contraire c’est un moyen de sortie massive de diplômés chaque année. L’argument, enfin, selon lequel les filières en Lettres et Sciences humaines seraient le ventre mou de l’université, à cause de l’absence de professionnalisation et de l’inemployabilité de ses diplômés, mérite quelques nuances. Ces diplômes  représentent plus de la moitié des diplômés, une proportion certes moindre que dans les filières de sciences économiques ou mais davantage que les filières scientifiques ou techniques.

Professionnaliser encore plus ?
Envisagée du simple point de vue de ses structures, l’Université n’a donc plus rien à voir avec celle des années 80 lorsque, actuellement et hormis les secteurs de la médecine et quelques filières techniques ses « débouchés » demeurent, pour l’essentiel, l’inscription en tant que demandeurs d’emploi. Est-ce à dire qu’il faille professionnaliser encore plus, voire totalement les formations pour que « l’employabilité » des étudiants soit meilleure ?
D’abord, la notion de professionnalisation recouvre des formes et des organisations très diverses. Ce qui peuvent être, certes, des filières bien identifiées. Mais ce sont également des modalités pédagogiques, c’est-à-dire d’organisation des enseignements rompant avec l’image traditionnelle du cours universitaire : alternance, stages, projets personnels, apprentissage. À des degrés divers, ces modalités sont en œuvre dans les filières techniques  mais rien n’exclut qu’elles puissent l’être dans des formations académiques : la pratique du stage, par exemple, n’est pas incompatible avec la préparation d’une licence d’histoire ou de lettres modernes. De fait, la professionnalisation d’une formation  apparaît comme une notion complexe, dont le simple clivage entre filières professionnelles et générales ne permet pas de rendre totalement compte. Et même si les conditions d’insertion dans la vie active des étudiants nantis d’un diplôme technique sont globalement plus satisfaisantes que celles des diplômés des formations générales, « niveau et spécialité de formation n‘en restent pas moins des facteurs prépondérants », les études  soulignant même le paradoxe apparent de stratégies de contournement qui  amènent des étudiants à entrer dans l’enseignement supérieur par la voie professionnelle pour poursuivre leurs études dans une filière générale».
La professionnalisation n’est donc pas une panacée et réclame au moins quelques précautions dans sa mise en œuvre afin d’éviter, par exemple, l’actuel émiettement et l’inflation des habilitations de Masters ou l’hyper spécialisation de licences techniques. Elle peut être pervertie si se multiplient des formations très pointues ou correspondant à des besoins locaux qui, satisfaisant momentanément les employeurs, ne permettraient pas aux étudiants d’acquérir une qualification pérenne, une professionnalisation durable. Une professionnalisation ainsi conçue relève à tout le moins d’une conception étroite de la relation formation-emploi. À l’heure des bilans de compétence, de la valorisation des acquis de l’expérience, il semblerait paradoxal de faire l’impasse sur les compétences que peuvent acquérir les étudiants au sein de formations générales, ainsi de capacités d’analyse, de synthèse qui peuvent être réinvesties dans des apprentissages professionnels. C’est la construction d’une orientation professionnelle à partir de formations initiales de qualité.
Maints discours sur la nécessaire professionnalisation des filières universitaires ressortent, en fin de compte, d’une pensée ancienne – très ancienne,- adéquationniste-, en usage dans les anciennes stratégies, il s’agissait alors de définir les besoins de formation en fonction des besoins d’emploi, tels qu’ils pouvaient être estimés, par niveau et spécialité. Des critiques théoriques et méthodologiques de ce modèle, la situation économique des années 80 ont conduit à l’abandonner pour y préférer les notions de relations, de liens qui intègrent tout le jeu des substitutions possibles des formations et des emplois et  d’autres considèrent d’ailleurs que cette articulation entre emplois et formations se révèle de plus en plus lâche, non seulement en raison de l’importance du chômage qui oblige les étudiants à accepter des emplois ne correspondant parfois que peu à leurs caractéristiques de formation, mais aussi de l’évolution rapide des technologies et des compétences requises : « Parler d’adéquation entre emploi et formation n’a aucun sens. Qui peut dire, aujourd’hui, au système éducatif, ce que seront les emplois de demain ? Personne ! » . L’hyperspécialisation de certains diplômes techniques est en contradiction même avec la pensée « adéquationniste » qui tentait de prendre en compte le moyen terme par la recherche de formations présentant un minimum de polyvalence, d’adaptabilité à l’évolution des emplois.
La nécessaire professionnalisation des enseignements universitaires doit donc être entendue au sens le plus large, dans toutes ses configurations possibles, et sans exclusive : les formations générales elles-mêmes non seulement participent à cette professionnalisation en faisant acquérir aux étudiants des connaissances de base, des méthodes, utiles aux apprentissages professionnels ultérieurs mais parce qu’elles-mêmes sont professionnelles en ce qu’elles préparent aux professions de l’enseignement et de la recherche, missions traditionnelles de l’université. La professionnalisation doit transcender les clivages facultaires entre disciplines littéraires et de sciences humaines et disciplines scientifiques, mais aussi juridiques et économiques.
La professionnalisation ne peut être qu’un jeu à partenaires multiples ; elle implique non seulement les enseignants, l’Université ou sa tutelle, mais l’ensemble des partenaires sociaux et économiques : la qualité et la pertinence de la professionnalisation est déterminée par le niveau d’implication de chacun et de ses objectifs. Ainsi, en leur temps, la création de quelques instituts avait été motivée par des considérations  politiques n’ayant guère à voir avec l’aménagement du territoire ou les besoins de main-d’œuvre ; à l’inverse, pourrait-on dire, la création de Masters ou de licences techniques peut  correspondre à la transformation de liens anciens entre universitaires, caractéristiques locales  et employeurs autour d’actions de formation continue. Les cas de figures sont multiples qui témoignent que la professionnalisation ne se décrète pas mais se construit, de longue haleine.
L’adoption du système LMD et de son corollaire  offre à cet égard une chance nouvelle d’organisation, dans l’ensemble des enseignements supérieurs, de parcours diversifiés, pluridisciplinaires ou professionnalisés en fonction des besoins collectifs ou individuels. Ce système fera jouer une saine concurrence entre les instituts, ne serait-ce qu’en donnant à comparer leurs offres de formation.
Les réflexions qui doivent entourer  le débat national « Université-Emploi » ne doivent pas échapper   aux simplifications habituelles ; de même qu’elle doivent  insister  sur les problèmes d’orientation et d’information des étudiants, en amont et durant leurs études universitaires, autant que sur la seule professionnalisation de l’université. En particulier, l’accent mis sur l’importance des échecs conduit à élargir la question à l’ensemble des enseignements supérieurs, car l’université est souvent pour ces étudiants une orientation par défaut : d’où des propositions d’une séquence d’information-orientation du « pré-bac » au « post-bac » (de la terminale au premier semestre d’enseignement supérieur), de la coordination et de l’harmonisation de la carte des formations à l’échelle académique. La logique  recommande également la mise en place d’un « observatoire des parcours des étudiants et de leur insertion professionnelle » au sein de chaque université, utile à l’information des lycéens et des étudiants, mais propre aussi à évaluer les formations. Plus encore que jusqu’alors, ces bonnes intentions ne devront pas négliger l’effort pédagogique nécessaire pour que les enseignants, les élèves, les étudiants mais aussi les médias puissent s’en approprier les résultats, dans toute leur complexité.

 

M.T.HAMIANI
Mardi 30 Décembre 2014 - 12:15
Lu 470 fois
ACTUALITÉ
               Partager Partager

A LA UNE | ACTUALITÉ | MOSTAGANEM | RÉGION | CULTURE | SPORTS | CHRONIQUE | DOSSIERS | ISLAMIYATE | Edito | RAMADANIATE | NON-DITS | DÉBAT DU JOUR | TRIBUNE LIBRE | PUB | Spécial 1er Novembre 54 | Aidons-les ! | MOSTA-HIER | بالعربي






Edition du 05-12-2016.pdf
3.51 Mo - 05/12/2016





Flux RSS


Retrouvez-nous sur Google+