REFLEXION

APRES L’ELECTION PRESIDENTIELLE : L’Algérie peut-elle dépasser l’actuelle situation léthargique qui menace la sécurité nationale ?

La distribution passive de la rente des hydrocarbures, sans vision stratégique n’est qu’un palliatif de court terme avec les risques d’une hyperinflation. Aussi, la situation léthargique actuelle ne peut que conduire le pays à une très grave déflagration sociale à terme avec des incidences politiques où l’on assiste à une reconfiguration géostratégique au niveau de la région. Au moment où l'on spécule sur la santé du président Abdelaziz Bouteflika, et sur sa candidature incertaine à sa réélection en avril 2014, dans quel état se trouve l'Algérie objet de cette contribution qui est le prolongement d’une interview donnée le 13 mai 2013 au quotidien économique français la Tribune.fr.



1.-Le paramètre majeur de l'économie algérienne : 98 % des exportations du pays sont issues des seuls hydrocarbures ; ceux-ci ont généré quelque 600 milliards de dollars de recettes en devises entre 2000 et 2012, selon les bilans de Sonatrach, la compagnie nationale des hydrocarbures. Cette manne a permis à l'Algérie d'éteindre sa dette depuis plusieurs années et de disposer à fin 2012 de réserves de change considérables, couvrant trois années d'importations : 200 milliards de dollars selon le FMI,  190 milliards selon la banque d’Algérie  auquel il faut ajouter 173 tonnes d'or. Paradoxe ,  le PIB algérien reste modeste - à 188,6 milliards de dollars en 2012 selon le FMI, dont plus de 40-45 % générés par les hydrocarbures et en réalité,  tenant compte des effets indirects de la dépense publique via toujours les hydrocarbures,  restant que moins de 20% pour les véritables producteurs de richesses et ce pour  de 37,9 millions d'habitants au 1er janvier 2013, selon l'estimation de l'Office national des statistiques (ONS). Côté importations aussi, l'Algérie se trouve dans une situation peu reluisante : 70 à 75 % des besoins des ménages et des entreprises publiques et privées sont satisfaits par des achats à l'étranger. Comme j’ai à le souligner récemment dans une interview à RFI (avril 2013) ,  il faut bien considérer que l’économie algérienne est une économie léthargique et rentière.  Que se passera-t-il lorsque la rente diminuera, ou s'éteindra quasiment, au rythme de la baisse prévisible des devises issues des hydrocarbures, du fait de leur épuisement et de leur remplacement progressif par d'autres sources d'énergie ? Car les équilibres macrofinanciers actuels sont éphémères sans de profondes réformes institutionnelles et microéconomiques.
2.-Autre paradoxe, l’inflation en hausse et les investissements directs étrangers (IDE). Cancer de la rente  l'inflation a doublé par rapport  à 2011  à 8,89 % en 2012 selon les chiffres officiels  - et même 15 % pour les produits de première nécessité auxquels s’adresse la majorité de la population. Encore faut-il considérer que le taux officiel d'inflation est contenu par des subventions généralisées et non ciblées, dont les transferts sociaux, qui ont représenté plus de 10 % du PIB en 2012. C'est encore un produit du cancer de la rente des hydrocarbures. Quant aux IDE,  ils ont encore reculé depuis la promulgation de la loi de Finances complémentaire de 2010, qui interdit à tout investisseur étranger de détenir plus de 49 % des parts d'une société locale, et l'oblige donc à accepter un actionnariat algérien majoritaire, à 51 % minimum. Si cela peut se comprendre pour les secteurs stratégiques, généralisées à l’ensemble de l’économie , elle a produit des  effets néfastes sans dynamiser le tissu économique comme le reconnait le premier ministre algérien lors d’une récente réunion le 18 mai 2013  avec les entreprises publiques , je le cite : « 1000 milliards de dinars d’assainissement seulement ces dernières années sans résultats probants » qui s’ajoutent au 50 milliards de dollars entre 1971/2010. Concernant les  IDE,  selon un bilan publié en mars par la Banque d'Algérie elle-même, les IDE ayant  enregistré en 2012 une baisse de 15 %, à 1,7 milliard de dollars contre 2 milliards de dollars en 2011.
3.-Comment dès lors afficher officiellement  des taux  taux de chômage et de croissance que contredit la réalité. Les tensions sociales actuelles généralisées à toutes les régions du pays démentent ces  données globales et paradoxe le FMI refaisant les mêmes erreurs d’appréciations  avant les évènements de la Tunisie et de l’Egypte, reprend les données du gouvernement algérien sans  en faire un test de cohérence. Car le  taux officiel de chômage, 10 % - relativement modeste au regard des autres pays du Maghreb, mais aussi de l'Espagne et de la Grèce, toutes deux autour de 27 % -, met surtout en exergue la faible crédibilité de certaines statistiques algériennes. D'une part, parce que selon, le rapport 2012 de l'ONS, le secteur informel représente autour de 50 % de l'activité économique du pays. D'autre part,  ces statistiques incluent les sureffectifs des entreprises publiques,  des emplois fictifs - comme faire et refaire des trottoirs. les emplois temporaires de moins de six mois improductifs  ou faiblement productifs, et les emplois rentes dans l’administration d'ailleurs de plus en plus nombreux  où l'on approche des 2 millions de fonctionnaires pour une population active totale estimée à 11,5 millions en 2012 par la Banque mondiale. Redressé le taux réel de chômage dépasse les 20%.  Reste la question du taux de croissance très modeste entre 2004/2013 entre 2,5 et 3% malgré une dépense publique sans précédent depuis l’indépendance politique mais qui pourrait faire rêver bien des pays européens. Encore qu’il faille préciser qu’en termes de calcul, le taux de croissance se calcule par rapport à la période précédente  et qu’un accroissement appliqué à un produit intérieur brut faible (PIB)  donne globalement un taux faible. En fait,  il est dérisoire.  Avec les quelque 500 milliards de dollars de dépense publique y compris les importations de matières premières  prévue entre 2004 et 2013, selon les comptes rendus de plusieurs conseils des ministres, le taux aurait dû s'élever à 10-15 %.  Cela montre qu'il existe un divorce entre la bonne santé financière de l'État, due aux hydrocarbures, et la sphère réelle de l'économie, en léthargie. À ce propos, je voudrai souligner  que la Direction générale de la prévision et des politiques (DGPP) du ministère algérien des Finances a déclaré, le 7 mai 2013 - information reprise par l'agence officielle APS -, que les deux plans quinquennaux successifs ont été respectivement dotés de 100 et de 286 milliards de dollars, soit une enveloppe budgétaire globale de 386 milliards, pour la décennie 2005-2014. L'écart entre le niveau de décaissement effectif, incluant les prévisions pour l'année en cours - qui restent cependant provisoires -, et celui inscrit dans les deux programmes - 500 milliards de dollars - s'explique par la faiblesse de la capacité du marché algérien à absorber les investissements projetés, notamment du secteur du BTP. Pourquoi a-t-on donc parlé initialement d'une dépense publique de 500 milliards de dollars pour la situer ensuite à 386 milliards, alors qu'aucun bilan n'a été réalisé à ce jour ? Puisque la DGPP parle uniquement d'investissement, la différence est-elle due aux matières premières importées- le taux d'intégration, tant des entreprises publiques que privées algériennes, ne dépassant pas 15 % - et inclues dans la dépense publique ? Nous sommes, ici encore, devant un manque patent de transparence, à l'instar de ce qui se passe dans la gestion des réserves de change dont 86% certes  garantis en majorité par les Etats , sont placées à l’étranger : Dans quel pays( en Grèce, Portugal- Italie- Espagne qui connaissent une très grave crise d’endettement)  ? A quel taux ? A court ou moyen terme» ? Ce qui interpelle d’ailleurs la gestion des banques où  90 % du financement de l'économie, dont 100 % du secteur public et plus de 77 % du secteur privé, se fait par les banques publiques. Les financements bancaires à long terme sont généralement inaccessibles pour les PME, faute de garanties. Et pourtant les banques publiques croulent sous les liquidités oisives,  conséquences de la  situation de monopole et de la gestion administrative. Comme il ne faudrait pas occulter la sphère informelle existant des logiques dialectiques avec la logique rentière contrôlant 40 à 50 % de la masse monétaire est en circulation hors des banques, voire plus si l'on inclut les transactions en nature pour 65 % des marchés de première nécessité : fruits et légumes, poisson et viande, textile et cuir. Selon des données des douanes algériennes, 75 % des transactions commerciales en 2012 se sont faites en cash. Il ne s'agit pas toujours  de corruption, bien évidemment, mais l'informel est un terrain fertile pour son développement.
5.-Mais il faut trouver la raison essentielle de cette situation  dans la mauvaise gouvernance qui induit un climat des affaires déplorable. La dégradation du climat des affaires en Algérie s'est donc encore accentuée ces dernières années, selon  le rapport « Doing Business 2013 » de la Banque mondiale, qui « classe l'Algérie à la 152e position sur 185 pays pour les facilités accordées à l'investissement, en recul de quatre places par rapport à 2012 ». L'Algérie arrive en 82e position pour la protection des investisseurs, à la 156e pour le lancement d'une entreprise, à la 129e place pour l'obtention d'un crédit, au 138e rang pour l'obtention d'un permis de construire, à la 129e place pour les procédures de facilitation d'exportation accordées aux PME, en 126e position en matière d'application des contrats, à la 170e place pour les procédures de paiement des impôts. Par ailleurs, l'Algérie est toujours à la traîne pour le développement des TIC. Elle est même en recul dans le classement mondial établi par le World Economic Forum. En 2013, l'Algérie est classée 131e, alors qu'elle s'était hissée à la 118e place en 2012. Par ailleurs l’Algérie accuse un retard énorme dans les TIC fondement de l’économie du XXIème siècle. L'indice "Networked Readiness Index", qui a permis au World Economic Forum d'établir son classement, évalue l'impact des TIC sur l'économie et la compétitivité de 144 pays. Selon cet indice, l'Algérie se classe respectivement à la 100e place pour l'usage individuel des TIC, au 144e rang pour leur utilisation dans les affaires, et pointe seulement en 139e position pour la mise en œuvre des TIC dans la sphère institutionnelle et gouvernementale. L’absence de contrepoids démocratiques, le gel  des institutions de contrôle,  est un signe de la mauvaise gouvernance favorisant la corruption, y compris aux plus hauts niveaux de l'État, qui  est désormais connue et reconnue de tous renvoyant à l’indépendance de la justice sans laquelle aucun Etat de droit n’est possible. Comme le scandale de la route Est-Ouest, de la  récente affaire impliquant la Sonatrach, où il est question de pots-de-vin versés par une compagnie italienne pour décrocher de gigantesques contrats pétroliers, et qui a défrayé la chronique ces dernières semaines. Mais cela est généralisable à l’ensemble des secteurs. C’est le mode de gouvernance qui, par la distribution massive de la rente et la corruption socialisée, a anesthésié la majorité de la population active. Il en résulte une forte crise de confiance entre l'État et les citoyens, et cela ne peut que conduire le pays au suicide collectif ». Face à « ce manque de visibilité et de cohérence dans la politique socio-économique actuelle, qui a montré ses limites en dépensant sans compter, l'actuel Premier ministre, Abdelmalek Sellal ,homme intègre,  joue au pompier face aux tensions sociales croissantes, n'ayant aucun pouvoir de décision réel, l'actuelle constitution concentrant tous les pouvoirs au niveau du président de la République. La dernière  illustration de cette gouvernance mitigée , voire de la « hogra » (mépris) des gouvernants dont les citoyens se plaignent en permanence : début mai, les parlementaires algériens auraient décidé d'augmenter leurs indemnités - déjà équivalentes à 20 fois le smic algérien - de 5 fois la valeur de celui-ci, qui se situe entre 150 et 200 euros, selon que l'on se réfère au cours officiel des devises ou à celui du marché parallèle. Un Etat riche mais une population de plus en plus pauvre du fait de la concentration excessive du revenu national au profit d’une minorité rentière destructrice de  la richesse. La nouvelle aussitôt connue, j’ai fait   connaître mon indignation. Dans une  Lettre ouverte au président Abdelaziz Bouteflika et au Premier ministre Abdelmalek Sellal, parue dans la presse algérienne, j’avais dénoncé  ce « véritable scandale moral » et sollicité l'annulation de cette décision irresponsable. Le président de l'Assemblée populaire nationale a démenti dimanche 12 mai 2013 avoir été favorable à cette augmentation. Mais des députés l'ont contredit, affirmant qu'il devait signer la révision des indemnités le 6 mai, avant de se rétracter devant  la polémique et la colère ressenties chez les citoyens à la suite de la diffusion de l'information par la presse.
En résumé la question stratégique qui se pose est la suivante : la situation contrairement aux discours euphoriques est préoccupante comme le montre le dépérissement du tissu productif le commerce représentant 83% du tissu économique et le tissu productif en déclin(moins de 5% du secteur industrie dans le PIB)  étant représenté par plus de 90% d’entreprises  PMIPME peu innovantes , la majorité des grandes entreprises publiques constituant un gouffre financier. Il n’ ya pas  de corrélation entre la dépense publique et les impacts favorisant des tensions sociales croissantes, que l’on atténue transitoirement par le versement de rémunérations sans contreparties productives (pouvoir d’achat fictif)  grâce à la rente en voie d’épuisement horizon 2025, posant la problématique à la fois d’une transition énergétique et d’une transition globale d’une économie de rente à une économie hors hydrocarbures, axée sur l’entreprise concurrentielle et le savoir.  Donc l’Algérie  peut-elle dépasser la situation léthargique actuelle après l’élection présidentielle par une nouvelle gouvernance et une  réorientation de toute la politique socio-économique actuelle qui a montré ses limites, politique devant impérativement  s’adapter  aux nouvelles mutations mondiales?  L’Algérie peut, sous réserve d’une nette volonté politique de changement, brisant le statut quo actuel,  car la crise mondiale sera de longue durée, par une profonde moralisation de ceux qui auront à diriger la Cité, surmonter la crise multidimensionnelle à laquelle elle est confrontée. 

(1)- Voir interview du professeur Abderrahmane Mebtoul donnée au journaliste Alfred Mignot parue dans le quotidien économique français La tribune.fr- espace euromed-  en date du 13 mai 2013 « l’économie de l’Algérie,  une économie  rentière et léthargique »

Dr Abderrahmane Mebtoul
Samedi 25 Mai 2013 - 10:45
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ACTUALITÉ
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