ANALYSE DE SHAYMA MARION, MASTER EN ANTHROPOLOGIE A L’UNIVERSITE DE PARIS : Les actes d’immolation, acte désespéré ou nouvel outil de revendication politique

La multiplication des suicides par le feu, au-delà de l’horreur suscitée par de tels actes, interpelle violemment l’opinion publique. Expression ultime et atroce de la protestation des sans voix et des déshérités, l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres de la révolution tunisienne. Mohamed Bouazizi qui suscite de nombreux émules à travers le monde arabe, et même ailleurs, n’est à aucun égard un moyen politique acceptable aux plans humain et éthique. Shayma Marion Renaud, Master en anthropologie à l’université Paris VIII, déchiffre ce phénomène.



ANALYSE DE  SHAYMA MARION, MASTER EN ANTHROPOLOGIE A L’UNIVERSITE DE PARIS : Les actes d’immolation, acte désespéré ou nouvel outil de revendication politique
Du latin immolare, l’immolation renvoie au niveau sémantique à la notion de sacrifice sacré. Il ne fut pas fait mention, dans les premiers siècles, d’une méthode spécifique telle que l’utilisation du feu. Profondément inscrite dans un ensemble de structures socioreligieuses contribuant au maintien de l’équilibre d’une société, l’immolation était un acte collectif (au sens où il était mis en scène par la société, pour son bien). Il s’agissait donc d’un acte religieux, contribuant à rattacher une société à ses racines mythiques et lui permettant ainsi de reconduire son sens d’humanité et d’identité collective. Si l’on s’en tient aux religions monothéistes, le sacrifice n’était en aucun cas humain. Il faudra attendre le 20ème siècle pour que l’immolation prenne un sens particulier et précis, renvoyant au fait de se mettre le feu. A ce moment là un tournant de taille est pris : il ne s’agit plus d’un acte collectif permettant la reproduction du social, mais d’un acte individuel de protestation extrême. L’image contemporaine la plus célèbre d’un suicide par le feu est celle d’un bonze à Saigon le 11 juin 1963. Avec l’immolation de Mohamed Bouazizi un nouveau pas est franchi. Cet acte de désespoir, par la réaction qu’il engendre et le mimétisme qu’il suscite devient un outil revendiqué de contestation politique. Mais pour autant, s’agit-il réellement d’un nouveau mode de revendication à inscrire dans le cadre du répertoire d’action collectif ? Les actes d’immolation auxquels nous assistons, impuissants, depuis plusieurs semaines sont-ils des expressions politiques, clairement pensées et conscientisées, devenant ainsi une nouvelle donnée de mouvements sociaux, ou sont-ils des actes purement émotionnels, teintés tout à la fois de mimétisme, d’idée de suicide. Nous ne saurons jamais ce qui traverse l’esprit de tous ceux qui, femme, jeunes et moins jeunes, en sont venus à passer à cet acte. Et ce n’est pas à nous de les juger. Mais il devient urgent de tenter de percevoir ce qui est en jeu derrière, tant pour tenter de briser ce qui semble devenir une chaine de reproduction ininterrompue, que pour éviter toute instrumentalisation d’un tel phénomène. Un point tout d’abord est à souligner : le fait que ces actes d’immolations s’inscrivent dans des sociétés à tradition musulmane extrêmement forte, donc des sociétés où la notion de suicide est considérée comme péché, une transgression majeure. Par leurs actes ces citoyens brisent un tabou social. Aussi pour y faire face, et s’appuyant sur les origines ayant précipité ce passage à l’acte, on commença à parler de martyre, de sacrifice ultime, réconciliant ainsi un acte individuel avec l’emprise social et collective. L’immolation devenant dès lors un acte au profit du grand nombre, le martyre réconcilié avec le dogme et l’esprit religieux. Il est habituel pour tout ensemble social de tenter de réintroduire en son sein tout ce qui le remet en cause en construisant des codes de compréhensions, afin de maintenir une homogénéité nécessaire. Toutefois si cette analyse est valable pour le cas de la Tunisie, quand est-il pour les autres pays. Ayant produit tant de blessés que des morts, les actions d’immolation actuelles en Egypte, en Mauritanie, en Algérie ne sont plus dans le même cadre d’analyse que celui de Mohamed Bouazizi. Bien qu’il soit possible de parler de mimétisme sur le recours à l’acte en lui-même, on ne peut plus sans tenir à cette analyse quand on tente d’interroger les motivations sous-jacentes. Réapproprier comme nouvel outil de contestation dans des pays où même les expressions de contestations subversives (telles que les émeutes) ont échoué, l’immolation semble devenir un langage politique pour un peuple, sans droits et privé de libertés, trop longtemps muselé. Il se veut la mise en lumière brutale, violente de l’oppression et de la misère endémique, de société écrasée par la dictature et ayant exclue le peuple de sa propre sphère d’expression collective. Il s’agit de diriger la violence d’un système contre soi afin de dénoncer cette même violence. A ce titre les immolations actuelles peuvent être rapprochées des actions de grèves de la faim. C’est un acte politique d’interpellation extrême.
Interrogeons maintenant la possible capacité de changement suscitée par ces actions. Et sur ce point je suis pessimiste. Dans le monde des rapports sociaux et quand l’humain est en jeu les mêmes actions n’entraînent pas forcément les même conséquences, des résultats identiques. Si le but était de mettre l’accent sur le malaise profond des sociétés mises ainsi en avant le but est atteint. Si le désir était de susciter des révolutions et la remise en cause du système à l’origine de ces actions, l’échec parait inéluctable. Notamment car dans une société surmédiatisée, où la violence et l’horreur sont diffusées quotidiennement, ceux-ci sont devenus une composante de l’inconscient collectif pleinement admise, une fois passé le choc de la première confrontation à cette nouvelle horreur. Il serait nécessaire de se lancer dans une surenchère du spectaculaire. Mais peut-on aller plus loin que cette autodestruction de soi par le feu? Je ne le pense pas, et cela ne doit surtout pas avoir lieu. Il est donc urgent que les citoyens et les collectifs sociaux, les membres de la société civile dans toutes ses composantes, les partis  jettent un regard lucide sur leur propre société : des sociétés où la violence mise en jeu par les dictatures, les gouvernants a été pleinement intégrée par le sujet individuel et pensant, des sociétés où le lien entre bourreaux et victimes est la violence vécue, subie puis dirigée contre soi. Il est de la responsabilité humaine et éthique de ces partis d’oppositions mais également des simples citoyens de réagir au plus vite pour que l’immolation ne devienne pas un nouvel outil de revendication politique et sociale banalisé (comme semble le démontrer l’immolation d’un jeune mardi en France).

Yacine
Dimanche 23 Janvier 2011 - 13:09
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